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| Montréal, le 4 juillet 1998 |
Numéro 15 |
On
abuse facilement du terme « fasciste », qui recouvre
un éventail politique hétéroclite, de Mussolini
à Hitler en passant par Pétain. Mais même
s'il n'est pas politiquement correct de le dire et même
si la tyrannie tranquille actuelle est plus aseptisée que
les manifestations historiques les plus dures du fascisme, il
est difficile de ne pas remarquer certains airs de famille. À
cet égard, le cas de la santé publique ne manque
pas d'intérêt.
Le
concept de santé publique, qui référait auparavant
à la protection de la population contre les maladies contagieuses,
en est venu à inclure tout ce que l'autorité politique
définit comme nuisible à « la société
». Selon un manuel américain récent, la santé
publique « inclut les dimensions sociales et behaviorales
de la vie, pour lesquelles le stress, les maladies de dépendance
et l'instabilité affective représentent une menace
»(1). L'influence américaine semble tellement
prépondérante dans le développement du concept
actuel qu'on doit sans doute utiliser le terme « Public
Health » pour le distinguer de l'ancienne notion.
Une
fois prononcé le mot magique de « santé publique
», on a tout justifié et toute argumentation devient
superflue. Ainsi s'est déroulée la soi-disant consultation
publique menée à marches forcées par la Commission
des Affaires sociales de l'Assemblée nationale du Québec
et qui a débouché sur l'adoption programmée
d'une nouvelle loi sur le tabac. Je suggère que cet abus
du concept de santé publique est beaucoup plus dangereux
que l'abus éventuel de l'accusation de fascisme.
En fait,
le courant du Public Health partage plusieurs des idées
du fascisme: le bien-être du peuple défini d'en haut,
le pouvoir des corporations professionnelles, la primauté
du collectif et la haine de l'individu, le refus de l'argumentation
rationnelle, et la glorification de l'intervention étatique.
Un mépris pour les choix individuels
Dans l'approche
du Public Health, le bien-être du peuple est déterminé
par l'autorité politique, appuyée par des hommes
de science, ou de pseudo-science, regroupés soit en corporations
médicales formelles soit en organismes fortement subventionnés.
Pour les paternalistes étatistes et leur thuriféraires
en sarrau, les individus sont des enfants « dont le gouvernement
est le berger » (pour reprendre la sentence prémonitoire
de Tocqueville).
Le Public
Health manifeste un mépris hautain pour les préférences
et les choix individuels. Même si un individu sur trois
manifeste par ses choix concrets qu'il estime les avantages du
tabac supérieurs à ses coûts, la littérature
du Public Health ignore ces avantages subjectifs. Quand ils s'aventurent
à effectuer des analyses avantages-coûts du tabac,
les tenants du Public Health mettent « avantages »
entre guillemets: l'article bien connu de Mary Thompson et William
Forbes s'intitulait « Costs and benefits of
cigarette smoking in Canada »(2). Scott Bailin, président
de la Coalition on Smoking and Health, le dit en quelques
mots: « Il n'y a aucun aspect positif dans le fait de fumer,
le tabac ne saurait offrir aucun avantage(3). »
Pour
nier la valeur des préférences individuelles, les
plus sophistiqués des tenants du Public Health recourent
à l'argument de la dépendance: ce qu'ils n'aiment
pas est défini comme une drogue qui empêche tout
choix rationnel. Il n'est pas étonnant que la littérature
économique, qui repose entièrement sur la reconnaissance
des préférences individuelles, arrive presque toujours
à des conclusions diamétralement opposées
à celles du Public Health.
Le Public
Health partage aussi avec le fascisme la glorification du collectif
et la haine de l'individu, ce grain de sable dans la machine.
Quand le ministre de la Santé du Québec parle de
« la norme sociale qui s'installe dans une société
»(4), le peuple a parlé par sa bouche collective
et il ne reste plus à l'individu qu'à s'écraser
devant les flics armés. Le bon docteur Bernard Choi, expert
du Public Health devenu bureaucrate fédéral, explique
que son modèle d'analyse avantages-coûts est «
based on the society as a whole, and not on the individual »(5). Thompson
et Forbes sont plus explicites:
« Cet article évalue les principaux coûts et avantages de la consommation de tabac au Canada. Cela exclut des éléments que l'on mentionne parfois comme revêtant une importance majeure pour l'individu et la famille, tels les avantages que l'individu estime tirer du tabac ou la perte de jouissance de la vie que cause la maladie; ces éléments ont peu d'impact direct sur le bien-être sociétal(6). »
Devant
la santé publique, nouveau vocable des intérêts
supérieurs de l'État, forme améliorée
de la pureté de la race, il n'y a pas de propriété
privée qui tienne. Les restaurants et autres entreprises
privées sont désormais des lieux publics, contrôlés
comme tels par l'autorité.
Armes et tabac, même combat
Une autre
caractéristique du Public Health réside dans son
fréquent refus de l'argumentation rationnelle en faveur
d'un militantisme de guerre sainte, qui s'exprime avec éclat
dans la lutte pour la prohibition du tabac et contre ce qui reste
du droit de porter des armes. Je n'insisterai pas sur la haine
que Hitler vouait au tabac et à l'alcool, ni au fait que
tous les régimes fascistes se sont empressés de
désarmer leurs sujets hormis certains favoris du
régime. Je veux plutôt indiquer des similitudes dans
les assauts du Public Health contre la liberté de fumer
et contre le droit de porter des armes.
Certains
prohibitionnistes ne cachent pas leur objectif de rendre les armes
aux mains des simples citoyens aussi inacceptables que le tabac,
comme le soulignent Don Kates et al., dans un article remarquable
qui concerne le droit de porter des armes mais qui s'applique
aussi bien, mutatis mutandis, à la guerre sainte
contre le tabac(7). Ce n'est pas une coïncidence que les principales
revues américaines de Public Health mènent simultanément
les deux croisades, ni que l'ex-dirigeante de la Coalition québécoise
pour le contrôle des armes à feu milite maintenant
dans un organisme antitabac.
Peu importe
que les prohibitions frappent essentiellement des individus pacifiques,
peu importe que seule une infime proportion des armes à
feu serve à commettre des crimes violents, et que l'on
voit rarement un père de famille massacrer sa femme et
ses enfants parce qu'il a fumé deux paquets de Gitanes.
Dans le cas des armes comme dans le cas du tabac, on assimile
un type de comportement, voire une culture, à un problème
de santé publique qui appelle la prohibition et la coercition
étatique.
Dans les
deux cas, on occulte les avantages du comportement démoniaque
(la légitime défense dans le cas des armes, le plaisir
de fumer dans le cas du tabac) et on monte en épingle ses
coûts éventuels. Dans les deux cas, on ignore les
recherches en sciences sociales (criminologie et économie),
souvent même au point de refuser de citer la littérature
pertinente, pour construire des argumentations sous cloche dans
des revues mineures et prétendument scientifiques dont
les biais crèvent les yeux (l'une d'elles s'appelle «
Tobacco Control »). Dans les deux cas, on lance des
statistiques sans fondement qui seront ensuite répercutées
à répétition par l'écho de la rectitude
politique(8). Dans les deux cas, les fascistes de la santé
publique plaident pour une ingénierie sociale qui visent
à imposer à tous leur conception étriquée
du bonheur sur terre.
Comme le
fascisme, le Public Health est porteur de politisation et de violence.
D'ailleurs, le droit de fumer les plantes que l'on veut semble
encore plus explosif que le droit de porter des armes. Parmi les
quelques lettres haineuses que j'ai reçues, la seule qui
proférait des menaces physiques était un e-mail
concernant un de mes articles sur le tabac. Beauté du courrier
électronique, j'ai fait une exception à ma pratique
usuelle et j'ai répondu à l'auteur des menaces en
suggérant qu'il essaie de les mettre à exécution.
N'ayant pas l'habitude du corps à corps, j'ai quand même
vérifié que mon revolver était « entreposé
de manière sécuritaire », comme on dit dans
la vulgate du code criminel (le bien nommé) fédéral,
au cas où le fier-à-bras se pointerait un soir.
Qui sait? c'est peut-être parce qu'il savait que j'ai aussi
écrit sur le droit de porter des armes qu'il a fort sagement
décidé de rester chez lui.
Big Brother en santé
Enfin, fidèles
à leurs prédécesseurs, les fascistes de la
santé publique considèrent l'État comme l'incarnation
de la volonté collective. Devant les exigences de la pureté
publique, il n'y a pas d'appel possible à la liberté
individuelle contre l'intervention de l'État.
Un exemple
révélateur presque trop beau pour être
vrai s'en trouve dans la dernière livraison d'une
grande revue juridique américaine, The Yale Law Journal.
Deux savants professeurs de droit, Jon Hanson et Kyle Logue, entreprennent
d'examiner rationellement, pour faire changement, les arguments
économiques en faveur du droit de fumer, arguments que
la littérature du Public Health (tout comme l'Étude
d'impact commandée par le gouvernement du Québec
pour justifier l'inique loi sur le tabac(9)) passe généralement
sous silence. L'aspect le plus intéressant de l'article
du Yale Law Journal réside dans les recommandations
politiques que les auteurs tirent de leur analyse, à savoir
l'imposition aux fumeurs actuels d'une « cigarette card
», qui serait obligatoire pour acheter du tabac, ne serait
émise qu'aux fumeurs actuels, et contiendrait dans une
puce électronique des données complètes sur
les habitudes de consommation du fumeur(10).
Les auteurs
admettent que leur proposition peut faire craindre l'avènement
de Big Brother, mais ils font remarquer (et je les caricature
à peine) qu'il est déjà parmi nous de toute
manière et qu'on s'y est résigné, après
tout. Quiconque veut connaître les implications totalitaires
du Public Health devrait lire les passages pertinents de cet article(11).
Il faut le lire pour le croire. La paternité de l'idée
n'appartient toutefois pas à Hanson et Logue, mais à
un obscur partisan canadien du Public Health qui, dans un numéro
de 1992 du Canadian Medical Association Journal,
avait proposé de soumettre à autorisation administrative
les fumeurs actuels.
Pour achever
leur oeuvre de pureté publique, les fascistes du Public
Health ne s'arrêteront pas au tabac et aux armes à
feu. Le professeur John Lott, qui note aussi la similarité
des deux sortes de visées prohibitionnistes, prévoit
que l'automobile sera éventuellement leur prochain objectif(12).
Du reste, ils ont déjà bien d'autres choses dans
leur ligne de tir, dont l'obésité et l'absence d'exercice
physique. Des économistes sérieux leur ont d'ailleurs
fourni quelques arguments en calculant que si le « coût
externe » (c'est-à-dire le coût supporté
par le reste de la société) du tabac est plus que
compensé par les taxes payées par les fumeurs, la
sédentarité, par contre, impose un coût externe
net de 24 cents (US) pour chaque mile qu'un individu ne court
pas(13).
La liberté
permet à l'individu de choisir de fumer ou non, de porter
des armes ou non, de faire son jogging ou non, de posséder
une automobile ou non, et cetera. Pour les fascistes de
la santé publique, un coût social apparaît
du simple fait qu'un individu reste pacifiquement chez soi et
néglige une activité qu'ils jugent, eux, bonne pour
« la société ».
Prenez un
comportement, une attitude, une culture que vous n'aimez pas et
définissez-les comme des tares ou des maladies. Si la nouvelle
maladie frappe un grand nombre d'individus, vous avez sur les
bras une épidémie et un problème de santé
publique. Enfin, confiez la tâche de préserver la
santé publique à l'État administratif actuel,
pieuvre dont les innombrables tentacules s'abouchent à
pratiquement toutes vos activités. Vous obtenez la recette
du fascisme de la santé publique.
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