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| Montréal, le 4 avril 1998 |
Numéro 5 |
LEMIEUX EN LIBERTÉ
Quand,
dans quelques décennies, les armes à feu auront fini d'être
interdites à quiconque sauf aux agents de l'autorité à
képi, quand des déséquilibrés utiliseront une automobile,
une tronçonneuse ou des alumettes pour commettre des assassinats en série,
à quel bouc émissaire en fera-t-on porter la responsabilité?
Comment réagiront les êtres infantilisés à qui les
larmes et la fureur de la foule retireront d'autres droits sous prétexte
que des irresponsables s'en servent pour commettre des ignominies?
Les
réactions à la tuerie de Jonesboro, où deux
gamins de 11 et 13 ans ont abattus en embuscade de petits confrères
de classe et des instituteurs, laisse présager le pire.
Un journaliste de Libération jette le blâme
sur la « culture des armes à feu » dont
les adhérents se recrutent pourtant, en général,
parmi les partisans de la loi et de l'ordre(1). Un journaliste de
La Presse invoque ce tragique événement pour
saluer les décrets adoptés en vertu la plus récente
loi fédérale sur le contrôle des armes à
feu attribuant au passage à cette loi des prohibitions
qui sont en vigueur depuis plusieurs années(2). Il
est compréhensible qu'un événement aussi
monstrueux suscite des réactions irrationnelles et que
des démons secrets ressortent des placards. Mais la raison
et la liberté devraient conserver leurs droits.
Le
20e siècle aura été caractérisé,
en Occident, par la suppression graduelle du droit traditionnel
de l'homme libre de posséder et de porter des armes. Même
si les États-Unis ont été apparemment moins
touchés, des contrôles significatifs y ont souvent
précédé l'évolution dans d'autres
pays (Canada, Angleterre, France
). Aux États-Unis,
quelque 20 000 textes réglementent aujourd'hui, parfois
jusqu'à l'extinction, le droit traditionnel de posséder
et de porter des armes. Qu'à cela ne tienne, les deux gamins
de Jonesboro ont, pour commettre leur crime, volé une camionnette
et des armes, conduit sans permis, et porté leurs armes
à un endroit où la loi de l'Arkansas (et la loi
fédérale américaine) l'interdit, à
savoir le périmètre d'une école. À
quoi ont servi toutes ces interdictions?
Le
contrôle des armes à feu a entraîné
des effets pervers qu'ont bien mis en lumière les recherches
criminologiques et épidémiologiques des dernières
années. Ces contrôles discriminent contre les honnêtes
citoyens qui, en s'y conformant, renoncent à leur droit
d'autodéfense devant des criminels ou des déséquilibrés
qui n'ont que faire des lois(3). Le professeur John Lott, un spécialiste
de la question, rappelle comment, en 1997, le dirigeant d'une
école du Mississipi a utilisé son arme pour maîtriser
un criminel qui venait de massacrer deux élèves
et qui en aurait sans doute tué d'autres durant les quatre
minutes et demie avant que la police n'arrive(4). Lotte pose la question
que j'avais posée à la suite du massacre de Concordia
à Montréal: Combien de vies innocentes auraient
été épargnées s'il y avait eu sur
place un honnête citoyen auquel la loi n'aurait pas interdit
de porter des armes?
Il
est vrai qu'il y a une différence entre, d'une part, les
1500 meurtres et les 4000 viols qui, selon une étude statistique
récente de Lott et Mustard, seraient évités
chaque année si les citoyens de tous les États américains
avaient le droit de porter des armes(5) et, d'autre part,
une légitime défense qu'il est bien difficile de
concevoir contre des gamins à peine sortis de l'enfance.
Il est également vrai que, même si l'effet net du
droit de porter des armes consiste à réduire la
criminalité, la disponibilité d'armes à feu,
d'automobiles et de quoi d'autre encore risque de provoquer quelques
horreurs plus visibles que les avantages généraux
et permanents de la liberté.
De naïveté en démission
De naïveté en démission, on en arrive alors à ce qui, il y a quelques années, aurait semblé absurde: interdire la possession des chiens d'attaque, comme l'État français s'apprête à le faire(6). On croyait que la police servait à nous protéger contre les criminels et les fous: mais non, elle sert à dépouiller tout le monde des libertés dont pourraient abuser ceux dont elle prétend nous protéger.
Au
Canada, le journaliste bien-pensant qui s'imagine qu'il pourrait,
au besoin, obtenir une autorisation de posséder
et je ne parle pas de porter! une arme pour sa protection,
ou la jeune fille qui souhaiterait détenir chez elle une
arme comme dernière ligne de défense contre l'agression,
s'aperçoivent tout à coup que le contrôle
des armes à feu vise davantage à prohiber l'autodéfense
des honnêtes gens que d'empêcher les criminels et
les désaxés de commettre des crimes. Il est révélateur
que les bonbonnes lacrymogènes, arme de défense
par excellence bien que plutôt inoffensive, furent parmi
les premières armes à être interdites par
le gouvernement fédéral après la loi de 1977
sur le contrôle des armes à feu.
Les
conséquences de l'étatisme du 20e siècle,
de la tyrannie tranquille d'un Big Brother doux
et gentil, de la société déresponsabilisante
qu'elle a encouragée, n'ont hélas! pas fini de nous
étonner ni de nous faire frémir.
Il
est trop tôt pour juger les gamins de Jonesboro: plusieurs
faits sont encore inconnus. L'atmosphère des écoles
publiques, le déclin de la famille, la violence avalisée
par la loi étatique, la haine du plaisir encouragée
par le puritanisme, le déboussolement des jeunes, comptent
sans doute parmi les facteurs qui ont joué dans le spectacle
de la violence gratuite qui, de plus en plus, fera partie du quotidien
de nos tyrannies tranquilles. Les histoires de gamins bien nourris
qui commettent des crimes insensés ne sont pas propres
aux États-Unis: partout en Occident, plus on interdit la
légitime défense, plus la violence gratuite se répand.
Et
pendant ce temps, tout ce qu'il y a de bien-pensants collectivistes
et d'horribles bureaucraties étatiques mènent des
campagnes surréelles pour un « environnement sans
fumée », la répression du travail au noir
ou la protection de la culture!
Quand
des enfants montent une embuscade et assassinent leurs petits
confrères de classe et leurs instituteurs, il est absurde
de jeter le blâme sur l'automobile ou les armes dont ils
se sont servi (du reste illégalement), il est absurde de
mettre en cause la liberté même qu'ils ont attaquée.
Il convient plutôt de s'interroger sur la société
monstrueuse qu'a engendrée l'étatisme déresponsabilisant
qui parcourt tout le 20e siècle.
Pierre Lemieux
1. Le Devoir, 26
mars 1998, p. A1.
2. La Presse, 28 mars
1998, p. A9.
3. Voir, à ce sujet,
mon Droit de porter des armes, Paris, Belles Lettres, 1993.
Plusieurs autres recherches
importantes
sont parues depuis.
4. John R. Lott, The Real
Lesson of the School Shooting, Wall Street Journal, 27 mars
1998, p. A-14.
5. John R. Lott et David B.
Mustard, Crime, Deterrence, and Right-to-Carry Concealed Handguns,
disponible à
http://www.arcrafts.com/think/Techdata/Lott.html
(visité le 2 avril 1998)
6. Le Monde, 12 mars
1998, p. 8.