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| Montréal, le 12 septembre 1998 |
Numéro 20 |
LEMIEUX EN LIBERTÉ
Devant
les États actuels tyrannies douces et tranquilles
mais tyrannies quand même , le partisan de la liberté
ne souhaite pas tellement renverser l'État des autres,
il réclame plutôt le droit d'ignorer l'État,
le droit de sécession individuelle. « Vous voulez
votre régime d'assurance maladie? Gardez-le, mais ne m'interdisez
pas par la force d'en sortir et n'empêchez personne de m'offrir
les services pour lesquels je serais prêt à payer
avec l'argent que vous me volez. »
Sécession collectiviste, sécession
individuelle
Dans le
discours dominant, la sécession se définit en termes
collectivistes. On connaît aux États-Unis des instances
de sécession communale, où des citoyens décident
de se soustraire à une commune (municipalité ou
« county ») pour se rattacher à une autre ou
en constituer une nouvelle. Au degré supérieur de
la sécession, une majorité sépare d'un pays
le territoire qu'elle occupe afin de former un autre État.
La révolution américaine représente un mouvement
sécessionniste mené au nom de la liberté,
et on peut espérer que l'avenir en suscitera d'autres:
on a aujourd'hui bien plus de raisons de faire sécession
que les colons américains de la fin du 18e siècle.
Mais, à l'exception peut-être de ceux qui couvent
actuellement aux États-Unis, les mouvements sécessionnistes
actuels dans le monde (y compris au Québec) ont peu de
chose à voir avec la liberté. Les sécessionnistes
et les anti-sécessionnistes se querellent plutôt
pour savoir quelle majorité opprimera quelle minorité.
La sécession
collective n'épuise pas le contenu du projet sécessionniste.
Supposons que la majorité d'un territoire donné
souhaite faire sécession mais que la minorité s'y
refuse. En vertu de quoi la majorité aurait-elle le droit
d'entraîner de force la minorité? La logique de la
sécession collective implique le droit de sécession
individuelle: si un groupe à le droit de se séparer
d'un autre, un sous-groupe a forcément le même droit
vis-à-vis du premier, et ainsi de suite, jusqu'à
la minorité ultime (et écrasée) qu'est l'individu.
On doit
à Herbert Spencer la formulation classique du droit d'ignorer
l'État et de la sécession individuelle:
« ceux qui soutiennent que le peuple est la seule source légitime du pouvoir, que l'autorité législative n'est pas originale, mais déléguée, ceux-là ne sauraient nier le droit d'ignorer l'État sans s'enfermer dans une absurdité. [ ] De même qu'un gouvernement ne peut justement agir pour le peuple que lorsqu'il y est autorisé par lui, de même il ne peut justement agir pour l'individu que lors qu'il y est autorisé par lui(1). »
Si on reconnaît à tous les individus une égale liberté, arguait Spencer, aucun groupe n'a le droit d'en forcer un autre, même minoritaire, à se soumettre à lui. Il n'y a pas de majorité de droit divin. Le droit d'ignorer l'État, le droit de sécession individuelle, s'ensuit logiquement:
« Comme corollaire à la proposition que toutes les institutions doivent être subordonnées à la loi d'égale liberté, nous devons nécessairement admettre le droit du citoyen d'adopter volontairement la condition de hors-la-loi. Si chaque homme a la liberté de faire tout ce qu'il veut, pourvu qu'il n'enfreigne pas la liberté égale de quelque autre homme, alors il est libre de rompre tout rapport avec l'État, de renoncer à sa protection et de refuser de payer pour son soutien [ ] il a par conséquent le droit de se retirer ainsi(2). »
Les
objections que soulève l'idée de sécession
individuelle relèvent peut-être davantage de notre
conditionnement, de notre accoutumance à l'État,
que de la raison et de la logique de l'action humaine. On ne doit
quand même pas les sous-estimer puisqu'elles se rapportent
à des questions fondamentales et difficiles concernant
la nature et l'utilité du pouvoir politique, les avantages
éventuels d'un espace de liberté qui serait garanti
par l'État, ainsi que la logique et l'évolution
des relations sociales et politiques. Ce n'est pas le lieu ici
d'examiner le fonctionnement d'un régime où l'option
de la sécession individuelle serait acceptée; je
voudrais simplement indiquer comment la résistance nécessaire
aux États actuels peut s'en inspirer.
Guérilla pacifique
Négligeant
les problèmes de l'action collective (il est tentant d'attendre
que le voisin se révolte pour en avoir les avantages sans
en supporter les coûts), supposons que ceux qui souhaitent
simplement vivre leur vie en paix adoptent des stratégies
d'affirmation de leur droit d'ignorer l'État. Aux lois
liberticides, je ne me soumets que parce que la mafia étatique
m'y contraint sous la menace des armes, et que dans la mesure
où la révolte ouverte me rendrait la vie impossible.
Chaque fois que le rapport avantages-coûts n'est pas trop
défavorable étant entendu que l'affirmation
de ma dignité individuelle constitue un avantage en soi
, je formule des déclarations de sécession
partielle en refusant les exigences bureaucratiques les plus liberticides,
en contestant les papiers d'identité officiels, en harcelant
les instances politiques ou bureaucratiques qui me harcèlent
le harcelé en a ras le bol et décide de harceler
ses harceleurs , en demandant formellement ma libération
des régimes sociaux obligatoires, et cetera.
Tout en
respectant des règles de bon voisinage en société,
le sécessionniste individuel mène ses petites opérations
de guérilla pacifique et de déstabilisation contre
le fisc et les autres administrations. Il obtient quelques victoires
symboliques et bat en retraite quand les flics de l'État
mettent la main sur leur revolver. Cette stratégie en est
une de légitime défense pacifique et de désobéissance
civile au sens fort de Henry David Thoreau(3), faite non pas
de petites tricheries puériles, mais d'un refus conscient,
public et responsable de l'enrégimentement que lui impose
l'État tutélaire.
Bien sûr,
il faut vivre, et plus la société est étatisée,
plus il est difficile de subsister en marge du système;
mais on peut essayer quand c'est encore possible. Et qu'on ne
vienne pas nous dire qu'il y a, dans le monde, des États
bien pire que celui qui se prétend le nôtre, car
on n'est pas obligés d'accepter béatement une tyrannie
douce. Cela étant, il demeure que le respect de certaines
formes par les États occidentaux impose des contraintes
et des limites à la révolte individualiste.
Pour faire
un peu de politique-fiction, on peut imaginer que, devant la montée
de la tyrannie administrative, un nombre grandissant d'individus
réduisent au minimum leur dépendance devant l'État
en évitant l'école publique, en recourant
au marché privé chaque fois que c'est possible,
en ne quémandant pas de subvention, voire en refusant les
allocations familiales et autres minables pots-de-vin du genre.
Devant le bureaucrate qui leur réclame des impôts,
ils sont dans une position de force: « Je ne vous ai rien
demandé; alors pourquoi me forcer, comme la mafia, à
contribuer à vos programmes qui ne servent qu'à
me réglementer et à m'opprimer? »
On pourrait
alors espérer que se développe un réseau
d'individus et libres et responsables, qui se reconnaîtraient
mutuellement et créeraient une sorte de société
parallèle libre, en marge ou à la limite de la légalité
peut-être via les réseaux informatiques internationaux.
À ces individus souverains, clientèle honnête
et fiable qui cherche seulement à éviter le quadrillage,
le fichage et l'humiliation étatiques, des entreprises
proposeraient des services taillés sur mesure: services
médicaux parallèles, assurances privées,
moyens de paiement, conditions spéciales, etc. Au fur et
à mesure qu'elle se développerait, cette société
parallèle rendrait plus facile de vivre en marge de la
tyrannie tranquille, et saperait la légitimité frauduleuse
de l'État. Jusqu'à ce que l'on s'aperçoive
que le tyran est nu. La vraie révolution serait en marche.
Et point n'est besoin de majorité ni de violence pour l'accomplir.
La révolution
individualiste est une révolte responsable. Elle se fonde
davantage sur la reconnaissance du droit sécession individuelle
que sur le modèle classique de la substitution d'un pouvoir
à un autre. Dans le processus même de cette révolte
comme dans ses conséquences, les hommes apprendraient les
bienfaits et les exigences de la liberté et de la responsabilité
individuelles, dans une dynamique qui mènerait non plus
à l'appesantissement de la servitude mais à la découverte
de la liberté.
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1. Herbert
Spencer, Le droit d'ignorer l'État (1850), Paris,
Belles Lettres, 1993, p. 21 et 22.
2. Ibid.,
p. 15 et 17.
3. Voir
mon article «
Uncivil Disobedience. Would Henry David Thoreau Have Obeyed Stop
Signs in Outremont, Québec ?»,
Liberty, juillet 1995, pp. 43-45.