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| Montréal, 20 nov. - 3 déc. 1999 |
Numéro 50 |
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Les
gens qui se cantonnent dans l'atmosphère feutrée
des villes ignorent un phénomène riche d'enseignements:
la chasse et, en particulier, la chasse au gros gibier.
Chaque année, durant une courte période deux semaines à peine pour la chasse au cerf de Virginie à l'arme à feu , les hommes deviennent comme fous. Les ouvriers désertent les chantiers, les maris abandonnent femmes et enfants, et tous se précipitent au fond des bois où, qu'il pleuve, neige ou grêle, ils seront à l'affût de l'aube au crépuscule. Les chemins forestiers se remplissent d'hommes armés en quête du meilleur territoire de chasse. Des hommes vêtus d'orange et à la barbe longue racontent des histoires de chasse à l'épicerie.
Cette furie passagère représente, au moins en partie, un effet pervers de la minutieuse réglementation de ce sport par l'État, notamment de l'interdiction de chasser en dehors d'une très courte saison. Il faut un permis pour chasser même sur ses propres terres, la seule exception que je connaisse étant le Vermont. Les prises sont limitées (par exemple, à un seul cerf de Virginie par année par chasseur, et il faut que ce soit un mâle) à l'aide de toute une kyrielle de contrôles administratifs. Étant donné tous les permis et autres exigences, on se demande bien à quoi servent des périodes de chasse si restreintes. Une étude objective de la réglementation de la chasse révélerait certainement bien d'autres irrationalités, qui ont plus à voir avec la nature de l'État qu'avec l'écologie de la faune.
Les
saisons de chasse sont plus longues pour le petit gibier et, au
Québec, il y a toujours au moins une petite chasse ouverte
quelle que soit la période de l'année. Il y a fort
à parier que cette tradition ne durera pas. En effet, la
chasse fournit pratiquement la seule raison légale de porter
une arme en forêt une arme longue, s'entend, puisque, depuis
1977, on est passible de deux ans de prison si l'on franchit la
porte de sa maison avec une arme de poing dûment enregistrée.
En fait, depuis la loi fédérale de 1991, la police
soutient qu'un propriétaire n'a même pas le droit
de porter une arme de poing sur ses propres terres! C'est encore
trop. Il faut prévoir que, pour plaire au tyran fédéral,
responsable du contrôle des armes à feu, le tyran
provincial, responsable de la réglementation de la chasse,
finira par réduire le nombre et la durée des petites
chasses. De plus, l'acquisition et la possession des armes à
feu sont devenues tellement ardues que le nombre de chasseurs
décline(1).
J'ai
moi-même commencé à pratiquer la chasse il
y a quelques années à peine, en partie pour l'aventure
avec mon fils, en partie comme moyen de conserver ce que l'État
reconnaît encore de mon droit de porter des armes. Cette
année, pour la première fois, j'ai pu chasser sur
mes propres terres au fond des bois. Un chemin que l'on appelle
ici un « chemin de garette » suit la crête de
la colline à cent mètres du ruisseau. Terme d'argot
sans doute dérivé de l'anglais, une « garette
» est la débusqueuse qui transporte les troncs d'arbre
par un sentier forestier construit à cette fin et auquel
elle donne son nom.
J'ai
suivi mon chemin de garette autant à l'heure où
l'horizon du matin s'allume que quand le soleil couchant éclabousse
le sommet des collines. J'ai appris à mieux identifier
les pistes laissées dans la boue et la neige. J'ai entendu
des outardes, des coups de feu, des craquements de branches suspects,
et des cris d'animaux inconnus. J'ai vu des cerfs de Virginie.
J'ai appris à préparer une gélinotte sans
avoir à la déplumer ni l'éviscérer.
J'ai appris bien d'autres choses encore.
Bien
que je le susse déjà en théorie, j'ai constaté
comment l'égalité que procurent les armes prévient
la violence. Car j'ai été confronté au problème
de tous ceux qui interdisent l'accès de leur terres aux
chasseurs inconnus: il faut faire respecter l'interdiction, ce
qui signifie confronter, souvent dans la lumière louche
de l'aube ou du crépuscule, un homme armé que vous
avez surpris chez vous. Un dossard orange émerge de l'ombre
et la silhouette l'intrus se dessine sur le chemin de garette,
une carabine chargée en bandoulière. Vous sortez
de votre poste de garde avec votre 30-06 ou votre fusil de chasse
également en bandoulière, et marchez vers lui: «
Monsieur, vous savez que vous êtes sur une propriété
privée. »
On
ne lit jamais dans les journaux que ce genre de confrontation,
entre un maniaque de la chasse et un propriétaire qui veut
l'expulser, ait donné lieu à une fusillade. Pourtant,
la police mettrait au moins une demi-heure à se rendre
ici, à supposer (hypothèse héroïque)
qu'une patrouille réponde immédiatement à
l'appel, toutes sirènes hurlantes, et trouve l'endroit
du premier coup. Si la simple présence des armes déclenchait
la violence, les saisons de chasse compteraient parmi les périodes
les plus violentes de l'année. Mais personne n'a intérêt
à déclencher la violence contre un individu également
armé. Les armes à feu sont de grands égalisateurs(2).
Une inscription gravée sur les premières carabines
Winchester le proclamait:
Be not afraid of any man,
No matter what his size.
When danger threatens, call on me
And I will equalize(3).
Flânant armé sur mon chemin de garette pour faire respecter la souveraineté sur mes terres (pardon: pour chasser), j'ai quelquefois pensé à l'histoire loufoque que la presse québécoise rapportait récemment. À plusieurs endroits, des intrus cultiveraient du cannabis sur les terres d'autrui, les propriétaires n'osant intervenir par crainte de représailles. Telle est la rançon de l'écrasement de la souveraineté individuelle et, en particulier, du contrôle des armes à feu qui, au Canada, a supprimé en 1977 la protection de la propriété comme raison légitime de posséder une arme et qui, en 1991, a fait la même chose quant à la protection de la vie.
Pour
les gens que je rencontre au fond des bois, ces prétendues
lois sont étrangères et inconnues. Et, alors que
les Canadiens français des villes semblent n'avoir conservé
de leurs ancêtres ruraux que les mauvaises manières,
ceux qui parcourent les chemins de garette semblent avoir gardé
quelque chose de l'esprit libre du coureur des bois.
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