| Home Page of Pierre Lemieux |
| Montréal, 23 oct. - 15 nov. 1999 |
Numéro 48 |
| (page 4) |
Comme
contribution à la cause de la liberté et pour racheter
un peu ma dignité individuelle, j'ai envoyé la lettre
qui suit au Ministre du fisc. J'espère qu'elle inspirera
d'autres individus libres qui me plagieront gaiement lors de leur
prochaine communication obligée avec leur tyran fiscal.
Monsieur
le Ministre, J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint un chèque
au montant de [...] en règlement du montant que vos fonctionnaires
me réclament au titre de ce qu'ils appellent « mes »
impôts.
Pourquoi
est-ce à vous que j'envoie ce chèque plutôt
qu'à vos bureaucrates qui me harcèlent? Parce que
vos pauvres petits fonctionnaires ne savent pas vraiment ce qu'ils
font: la morale de midinette qu'on leur a inculquée leur
fait sans doute sincèrement croire que leur travail est
productif et moral. Et parce que c'est vous, Monsieur le Ministre,
qui devriez aller vous-même percevoir l'impôt auprès
des contribuables, au lieu de vous cacher derrière une
armée de bureaucrates sans visage et derrière les
hommes armées qui, ultimement, iront chercher l'argent
auprès des rares contribuables qui, malgré la menace
permanente de violence auquel vous les soumettez, résisteraient
quand même.
S'il-vous-plaît,
ne faites pas mine de prétendre que vos lois justifient
moralement ces exactions. Peut-être que ce fut déjà
vrai. Peut-être pouviez-vous, il y a quelques décennies,
prétendre que, tout compte fait, vous faisiez plus de bien
que de mal et que, à toutes fins pratiques, on consentait
tacitement à vos impôts. Votre organisation était
relativement inoffensive pour l'individu pacifique; en tout cas,
on pouvait espérer qu'elle protège notre liberté
dans l'avenir. Mais ce n'est plus vrai.
Le mythe
de l'impôt consenti n'a plus aucune vraisemblance. D'abord,
vos impôts sont spoliateurs et outrageants. Appelons un
chat un chat, et un tyran un tyran. Ce que vous prélevez
sur la production des gens a globalement doublé depuis
quarante ans. Vos impôts ne correspondent plus à
rien de ce que l'on pourrait justifier comme des fonctions étatiques
unanimement souhaitées.
Ensuite,
ce que vous faites avec les impôts que vous extorquez est
pire encore que l'extorsion elle-même. Vos impôts
entretiennent un État obscène, une véritable
tyrannie administrative selon la prémonition tocquevillienne,
une tyrannie douce et tranquille mais qui n'en est pas moins tyrannie
au sens que l'on a toujours donné à ce mot.
Avec vos
lois qui prétendent m'interdire de fumer ou de consommer
ce que je veux, d'importer ou de lire ce que vous définissez
comme « pornographique » ou « séditieux
», avec les crimes d'opinion consignés dans ce que
vous appelez votre « code criminel », avec vos douaniers
qui m'interrogent sur mes activités d'homme libre quand
je rentre dans ce que vous appelez mon pays, avec vos lois qui
font de moi un criminel si je porte, ou simplement possède,
les armes interdites que vous réservez à votre garde
prétorienne, avec vos lois qui autorisent vos inspecteurs
de ceci et de cela, chemises vertes ou chemises brunes, à
venir chez moi, sur mes terres, dans ma maison, dans mon bureau
ou dans mon usine, avec le numéro d'esclave dont vous me
marquez, avec les papiers d'identité que vous m'imposez,
avec vos obligations de déclaration, avec votre subventionnement
et votre contrôle de l'éducation et de la culture,
avec vos formulaires dégradants et leurs questions obscènes,
avec votre monopole de la santé, avec vos professions corporatisées,
avec vos autorisations administratives et vos permis de ceci et
de cela, avec vos soi-disant services dont je ne veux pas, avec
votre bureaucratie qui tisse autour de moi un filet infranchissable,
non seulement vous m'opprimez quotidiennement mais, de plus, vous
me forcez à financer votre fascisme soft.
Ne
vous cachez pas derrière le peuple anonyme: vous savez,
au fond de vous-même, que c'est de la frime et que si, en
définitive, vous réussissez à percevoir vos
impôts outrageants, c'est, au mieux, grâce à
la tyrannie de la majorité, et au pire en vous appuyant
la tyrannie de minorités privilégiées. Vous
avez même réussi dans vos chartes à détourner
les droits de l'homme pour en faire des privilèges de vos
minorités clientélistes. Ne vous cachez pas non
plus derrière la règle de droit: vous savez bien
que personne ne peut comprendre ni infléchir les milliers
de pages de jargon juridique que vous nous assénez chaque
année sur la tête. Au fond de vous-même, vous
savez que votre tyrannie tranquille ne repose, de plus en plus,
que sur la force nue.
Puis-je
espérer vous convaincre de l'immoralité de l'entreprise
à laquelle vous prêtez votre concours? Puis-je vous
faire pressentir le mépris que, s'ils ont encore quelque
dignité, les historiens de l'avenir vous témoigneront
devant la prison que vous avez construite pour vos enfants? Me
répondrez-vous, comme le plus petit de vos bureaucrates
le tout petit, celui qui répète la morale
de pidgin politique du régime, celui que l'on voit griller
sa cigarette comme un chien à l'extérieur de vos
imposants hôtels des impôts, avant d'aller vous aider
à exproprier ceux qui le font vivre , que vous ne
pouvez changer le système? Admettons que cela soit vrai,
que personne ne puisse stopper la locomotive du Pouvoir. Mais
si l'on est obligé, par la force, d'y prêter son
concours en payant les impôts de César, il reste
que l'on peut encore, au moins, racheter sa dignité en
posant des gestes symboliques et pédagogiques. Ce serait
le moins que vous puissiez faire.
J'ai moi
aussi posé un geste symbolique. Chaque dollar additionnel
que vous me volez ne vous sert qu'à mieux me contrôler.
Pour faire oeuvre de responsabilité sociale, j'ai donc
retranché un dollar sur ce que vous prétendez que
je vous dois. Un dollar de moins dans les coffres de la tyrannie
administrative, c'est toujours ça de gagné.
Je vous
prie, Monsieur le Ministre, de croire à mes sentiments
distingués.
|
|