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L'État et les trafics de renseignements personnels [Montréal, le 22 novembre 1997]
Les trafics de renseignements personnels dont se seraient rendus coupables des fonctionnaires du fisc québécois ont fait la manchette (La Presse, 19 et 20 novembre 1997), et pour cause.
On oublie toutefois l'essentiel. Le plus dangereux dans les renseignements personnels qu'amasse le Léviathan réside bien davantage dans ce qu'il en fait lui-même que dans les incartades de quelques bureaucrates. De plus, sans les identifiants universels dont l'État marque ses soi-disant citoyens comme du bétail, les renseignements personnels obtenus auprès de tiers perdraient leur fiabilité et leur valeur. La plus méchante multinationale ne peut vous forcer de traiter avec elle, est inoffensive en comparaison de l'État (à moins qu'elle bénéficie de sa complicité). On échappe plus facilement à l'American Express qu'au fisc.
En France, la loi a atteint le comble de l'ironie en forçant les propriétaires privés de bases de données à enregistrer celles-ci auprès de l'État. Le Canada (et les USA) marche dans la bonne voie.
Coup sur coup, sans que les journalistes ne fassent le lien, deux rapports de la presse québécoise venaient illustrer la sournoise montée de l'idée que les individus doivent naturellement justifier de leur identité et de leur statut devant des bureaucrates avec ou sans képi. Une étudiante de l'École Polytechnique de Montréal doit prouver, à l'aide de justificatifs fiscaux de ses parents, qu'elle réside bien ici (La Presse, 22 novembre 1997). Et le gouvernement du Québec imposerait incessamment l'obligation pour les électeurs de s'identifier au moyen de papiers officiels (La Presse, 22 novembre 1997). Comme si le monde ne pouvait tourner sans cela.
L'État ne peut contrôler les individus du berceau à la tombe sans l'information nécessaire. Pour amasser ces informations, il a besoin d'un système de marquage sans faille. Il l'obtient en définissant lui même une identité officielle hors de laquelle les individus ne peuvent rien[1]. En confiant à l'État la définition et la protection de l'identité individuelle, on embauche le loup comme berger[2].
1. Voir, sur ce site, le texte principal de mon Mémoire sur la carte d'identité, présenté à Commission de la Culture de l'Assemblée nationale le 28 août 1997.
2. Voir aussi, sur ce site, mon Histoire de la carte d'identité au Québec, 1997-2030.