La chasse aux sorcières pédophiles [Montréal, le 22 décembre 1996]
Importée des États-Unis, une nouvelle chasse aux sorcières se répand dans le monde et vise ostensiblement ceux qui abusent des enfants. Des gens sont arrêtés pour avoir pris des photos de leurs enfants nus. D'autres voient leur vie brisée parce qu'un ennemi les as dénoncés ou parce qu'un procureur ambitieux joue à l'Inquisiteur[1].
On ne distingue plus entre des phénomènes comme l'agression sexuelle des enfants, le détournement de mineur, ou la pédophilie. C'est à juste titre que le premier est considéré comme un crime. Le second, qui va des amours adolescentes à l'exploitation criminelle des faibles, demeure rempli de zones grises. Quant à la pédophilie, que l'on peut définir comme l'attirance sexuelle pour "les biches de quinze ans" (Brel), elle couvre aussi tout un éventail qui va de la simple célébration de la beauté jusqu'au véritable viol, en passant par des fantasmes plus ou moins innocents ou plus ou moins tordus. Mais pour les nouveaux puritains, tout est à mettre dans le même sac des crimes abominables.
On ne distingue plus les actes de leur représentation. Tout ce qui peut ressembler à de la pornographie infantile met en branle la machine implacable de l'Inquisition. Ça tombe bien, puisque le tyran cherche sans cesse des prétextes pour attaquer la liberté d'expression -- notamment sur l'Internet, où il est pourtant difficile de trouver des manifestations de pornographie infantile. Un reportage du Globe and Mail nous apprend que l'Ontario Provincial Police a créé un groupe de travail spécial pour renifler des pistes sur l'Internet et, peut-être, jouer les provocateurs[2].
La pédophilie et la pornographie infantile sont définies de manière tellement lâche que des tableaux comme "Les Sabines" de L. David[3] ou "Roger délivrant Angélique" de Jean-Auguste Ingres seraient certes tombés sous l'opprobre des inquisiteurs, si leurs auteurs avaient eu le malheur de vivre dans notre fin de siècle obscurantiste. Et que dire des tableaux érotiques de Watteau, de Boucher, de Fragonard[4]? Baudelaire lui-même et tant d'autres poètes qui célébrèrent la beauté innocente pourraient-ils publier ses oeuvres aujourd'hui[5]?
Les bien-pensants rendraient bien la beauté, le plaisir et l'amour illégaux. Quand ce sera illégal, dites-vous, je le ferai quand même, hautement et fièrement. Voire. Car les chasses aux sorcières ont ceci de particulier que l'opprobre de la foule amène les sorcières elles-mêmes à se sentir coupables. Il suffit d'être accusé pour que vos amis aient la nausée rien qu'en vous regardant, et pour qu'affluent les témoins à charge. Quand les bruits de bottes résonnent, vous ne faites pas figure de héros combattant l'oppression, vous n'êtes qu'un pestiféré condamné avant jugement.
Bien sûr, je ne veux pas défendre moralement les fantasmes tordus, ni absoudre pénalement ceux qui commettent de vrais crimes contre des enfants. Je n'ai pas de mal à imaginer des pornographes qui ne sont pas les plus beaux spécimens d'humanité -- encore que la pornographie n'est souvent rien d'autre que l'érotisme des pauvres, qui ont aussi droit à leurs fantasmes. Et quant à moi, je préfère les femmes de 30 ans aux gamines de 15 ou 20 ans: censeurs, il faudra, dans mon cas, trouver autre chose. Mais il est urgent d'attaquer les obscènes statocrates chasseurs de sorcières qui, simultanément, font tout pour déresponsabiliser les jeunes et infantiliser leurs parents[6].
1. Voir, à ce sujet, les histoires terribles rapportées dans Dorothy Rabinowitz, "The Pursuit of Justice in Dade County" et "The Bobby Finje Case", Wall Street Journal, 28 octobre 1996.
2. Mary Gooderham et Brian Laghi, "Tracking High-tech Pedophiles" The Globe and Mail, 14 décembre 1996.
3. Dont le motif central apparaîtra sur la couverture de mon prochain livre. Une reproduction est disponible sur ce site (JPEG, 68 K).
4. Voir les nombreuses illustrations dans Bradley Smith, L'art érotique des maîtres, Paris, Julliard, 1978. Dans sa préface, Henry Miller cite, comme définition de l'art érotique, le mot de Blaise Cendrars: "Il y a des passages qui m'avaient fait bander."
5. On en trouvera quelques exemples dans l'Éloge des seins, sur ce site.
6. Voir mes chroniques "Assassinats d'enfants: violence aveugle et rationalité défaillante", 13 mars 1996, et "Massacres d'enfants dans une société douce", 25 janvier 1996.