L'État qui pète plus haut que son cul [Montréal, le 29 juillet 1996]
Oui, je sais bien: l'État n'a pas plus de cul que la société n'a de "volonté collective". Mais comme les statocrates se prennent pour le cerveau de la société, maintenons, pour les fins de notre propos actuel, la fiction du cul de l'État.
On retrouve l'État qui pète plus haut que son cul dans le document de consultation de la Commission de la culture de l'Assemblée Nationale du Québec concernant "l'inforoute québécoise"[1]. Fondé sur l'idée que l'État est la bonté, la raison et la science incarnées, ce rapport donnera lieu à une consultation des larges masses cet automne. Entre-temps, il suggère les raisons multiples pour lesquelles le gouvernement du Québec doit intervenir dans le développement de l'Internet au Québec.
C'est, en un sens, plutôt rigolo. Ce même État réussissait, au début de la dernière décennie, à parler de "bâtir le Québec" et de "virage technologique" en passant à côté des réseaux informatiques, voire de la micro-informatique. Les sages de Québec ont ensuite observé la révolution comme les vaches regardent passer un train, pour se retrouver, encore aujourd'hui, parmi les plus mal branchés du monde industrialisé. Leurs écoles et leurs universités figurent parmi les parents pauvres du cyberespace occidental. De concert avec son compère fédéral, cet État confisque plus de la moitié de ce que les gens produisent et gagnent, volant chaque année à la famille moyenne au moins cinq fois le prix de l'équipement nécessaire pour se brancher sur l'Internet; il vient ensuite pleurnicher sur la nécessité de démocratiser et de rendre accessibles les réseaux informatiques. Cet État, qui contrôle la culture depuis des décennies[2], s'étonne soudain que "la culture québécoise" ne brille pas comme le phare de l'Internet.
À la lecture des interrogations des savants membres de la Commission, on comprend pourquoi l'État veut contrôler le développement de l'Internet: "Nos lois, écrivent les auteurs, nous protègent déjà des déviants qui tenteraient d'entamer nos valeurs de société." Ils souhaitent des sites Web dont le contenu soit "irréprochable en regard des valeurs dominantes de la société", et une réglementation capable de "préserver les valeurs du Québec moderne". Bref, l'État veut protéger son pouvoir contre les dangereuses idées qui circulent ailleurs. Ce n'est pas nouveau dans l'histoire du Québec.
Et de se poser de graves questions, du genre: "l'État doit-il développer un mécanisme de signature électronique et d'authentification de l'auteur basé sur un système de clé publique et une carte à microprocesseur?" L'idéal de l'État est de numéroter et de contrôler tout le monde en cyberespace comme il le fait sur le plancher des vaches -- notamment avec son système de fichage appelé assurance-maladie. Pourtant, l'Internet a déjà découvert un moyen, privé et efficace, de protéger les renseignements confidentiels et les signatures: cela s'appelle le cryptage à double clé, notamment au moyen du logiciel PGP (Pretty Good Privacy ), un des cauchemars de l'État.
Dans leur moutonnerie étatiste, les honorables membres de la Commission arrivent en ville, c'est-à-dire qu'ils découvrent le danger de la cryptographie pour les grandes oreilles de l'État, imitant en cela non seulement les États européens mais aussi le gouvernement américain. Qu'ils entretiennent une sainte frousse de la culture américaine et cherchent simultanément à importer des USA les projets les plus liberticides ne semble pas titiller leur sens étatique de la cohérence.
D'ailleurs, tout le monde devrait, pendant qu'il est encore temps, se dépêcher de télécharger PGP[3], de créer sa clé privée, et de diffuser sa propre clé publique -- qui est, en l'occurrence, "publique" au vrai sens du terme, et non au sens de "étatique". Ainsi, la clé publique PGP de l'auteur de ces lignes est depuis longtemps disponible sur ce site[4]. Et sa clé privée, dans sa tête: qu'ils viennent donc la chercher là.
1. Assemblée Nationale du Québec, Les enjeux du développement de l'inforoute québécoise, Document de consultation, Québec, juin 1996; disponible à http://www.assnat.qc.ca/fra/publications/commcult.html [visité le 29 juillet 1996].
2. Voir mes "Réflexions libres sur l'État et la culture", in Les politiques culturelles à l'épreuve. La culture entre l'État et le marché, sous la direction de Florian Sauvageau, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1996, p. 151-169; reproduit sur ce site.
3. Disponible gratuitement sur le Web; voir, par exemple, http://www.spinnaker.com/crypt/.
4. Pour l'obtenir, cliquez ici.