L'Express et les méchantes milices [Montréal, le 13 août 1996]
L'ignorance de la presse française concernant ce qui se passe en Amérique est illustrée, avec une profondeur abyssale en l'occurrence, par les deux encadrés sur les milices américaines qui figurent dans le dossier que L'Express (no 2352, 1er-7 août 1996) consacre à la bombe meurtrière d'Atlanta.
En premier lieu, des erreurs factuelles sautent aux yeux. L'auteur de l'un des encadrés écrit que Randy Weaver (un stupide mais inoffensif raciste) était soupçonné "d'une minable infraction à la législation sur les armes lourdes" quand son refuge montagnard fut pris d'assault par des policiers fédéraux, "tuant par erreur sa femme et son fils de 14 ans" (p. 48). Le délit reproché à Weaver était en effet minable, mais il ne concernait nullement des armes lourdes: Weaver avait été piégé par un agent provocateur du BATF (Bureau of Alchool, Tobacco and Firerams) qui, à force d'insister, avait persuadé le coupable de crime d'opinion de lui vendre deux fusils de chasse tronçonnés. De plus, tout le monde, y compris le gouvernement, admet que l'assassinat de Sammy, abattu d'une balle dans le dos alors qu'il courait vers son père, et l'assassinat de Vicky par un tireur d'élite alors qu'elle tenait son bébé de dix mois dans ses bras, furent des gestes délibérés et conformes aux ordres reçus par les tueurs du gouvernement. Ce n'est pas pour rien qu'un jury de l'Idaho a ensuite acquitté Weaver des accusations de meurtre d'agents fédéraux durant le siège: légitime défense[1].
Mais il y a pire encore dans le reportage de L'Express . Les auteurs cherchaient manifestement à relier les milices non seulement à l'attentat des Jeux Olympiques (sans aucune évidence), mais aussi aux groupes d'extrémistes racistes comme Aryan Nations ou le Parti national-socialiste américain. L'un des journalistes de L'Express présente quelques sites Web de milices américaines -- sans en donner les URL[2]. Mais le seul moyen qu'il trouve pour établir un lien avec les organisations fascistes est d'affirmer que l'on trouve, quelque part sur l'Internet, des indications à l'effet que le chef de la Milice du Montana aurait entretenu quelques relations avec Aryan Nations . Cela est peut-être vrai, et peut-être faux. Qu'à cela ne tienne: parmi les trois pages Web reproduites dans le reportage de L'Express (p. 53), figurent une page de la Milice du Montana, une de Aryan Nations , et une du Parti national-socialiste.
Mon intention n'est pas ici de défendre les milices[3], mais de montrer que les journalistes de L'Express n'ont rien compris à la tradition américaine de liberté ni même à la tradition libérale occidentale (et française), qui reconnaissait le droit de résister à la tyrannie, aux antipodes du fascisme. L'auteur de l'encadré sur les sites Web reprend une citation de Thomas Jefferson, affichée sur le site de la Milice du Montana: "La plus forte raison pour le peuple de conserver le droit de porter des armes est, en dernier ressort, de se protéger de la tyrannie du gouvernement." Et il termine son article par ces mots: "Ainsi s'achève une simple ballade sur Internet. Les Américains appellent cela la 'liberté d'expression'."
Pauvres lecteurs de L'Express, qui doivent voir l'Amérique comme une énorme et insondable boîte noire!
1. Voir, à ce sujet, James Bovard, Lost Rights. The Destruction of American Liberty, New York, St. Martin's Press, 1994, p. 224-227; et Randy Barnett, "Foreword: Guns, Militias, and Oklahoma City", Tennessee Law Review , vol. 62, no 3 (été 1995), p. 443-449.
2. Les lecteurs de la Chronique française et iconoclaste peuvent aller vérifier par eux-mêmes à http://mmc.cns.net/ pour la Milice de Virginie, à http://www.sound.net/~klokard/indexm3.html pour la Milice du Missouri, et à http://www.nidlink.com/~bobhard/mom.html pour la Milice du Montana. Voir aussi http://www.sff.net/people/pitman/m1.htm#militia. [Ces sites ont été visités le 13 août 1996. Au 24 novembre 2000, seul l'URL de la milice du Montana était toujours valide.]
3. Voir, dans cette chronique, mon article précédent sur les milices américaines: "Les méchantes milices".