Assassinats d'enfants: violence aveugle et rationalité défaillante [Montréal, le 13 mars 1996]
L'horrible tuerie dont un fou criminel s'est rendu coupable dans une école écossaise pose de nouveau la question de savoir comment pareille violence peut se produire, apparemment de plus en plus souvent, dans nos sociétés douces où tout est de plus en plus contrôlé. Un effort de rationalité est requis.
Radio-Canada en est loin. En présentant la nouvelle, la télévision d'État n'a pas posé la question mais a suggéré la réponse: l'auteur aurait été, nous dit-on au conditionnel, un "fanatique des armes à feu". La raison n'aurait-elle pas été mieux servie par l'évocation du fait que le Royaume-Uni subit des contrôles sévères des armes à feu depuis le Firearms Bill de 1920, renforcés notamment par le Firearms Act de 1965, le Criminal Justice Bill de 1967, et le Firearms Amendment Act de 1988[1]. Que le pays où ce massacre a été commis dispose depuis plusieurs décennies des contrôles dont s'inspirent les nouvelles lois canadiennes ne constitue-t-il pas un fait pertinent?
L'irrationalité occulte une question connexe. Comment se fait-il que, dans ces tueries de masse au Royaume-Uni, en France ou au Canada, personne n'ait jamais d'arme pour protéger les innocentes victimes? La raison en est évidemment que le contrôle des armes à feu sert surtout à prohiber la légitime défense. Pourtant, il ne faut pas un gros effort d'imagination pour voir l'inestimable valeur d'une probabilité même minuscule qu'un honnête citoyen armé ait pu arrêter le massacre.
La question de fond demeure. Se pourrait-il que la déresponsabilisation des individus par les interdictions, les permis, les contrôles et le quadrillage administratif de l'État suscitent, plutôt qu'ils ne préviennent, les crimes de ceux qui (comme l'État, du reste) s'attaquent aux plus faibles?
Ceux qui refusent de poser ces questions se placent à leur insu dans un courant d'irrationalité et de naïveté qui risque fort d'emporter ce qui nous reste de liberté.
1. Voir mon Droit de porter des armes, Paris, Belles-Lettres, 1993, p. 62 sq. [Retour au texte]