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Défense de Jean Chrétien [Montréal, le 16 février 1996]
Il est facile de prendre la défense de M. Jean Chrétien, premier ministre du Canada, qui a bousculé hier un manifestant, s'il est vrai que celui-ci lui barrait la route. La loi, ou ce qui en tient lieu, établit une étrange distinction entre la force qu'emploie celui qui bloque le passage de quelqu'un et la force que la victime y oppose pour passer son chemin, la première agression étant présumée légitime alors que la parade est jugée criminelle. En supposant donc que son geste tombe dans cette dernière catégorie, M. Chrétien a simplement posé un acte raisonnable et proportionné de légitime défense.
Il est premier ministre? Qu'à cela ne tienne. Il conserve les droits d'un individu ordinaire, y compris le droit d'assurer sa propre protection. En fait, on ne voit pas très bien pourquoi il a des gardes du corps et pourquoi il ne devrait pas, comme n'importe quel citoyen, composer le 911 et, en attendant l'arrivée de la police, exercer son droit de légitime défense.
Deux ou trois choses clochent dans ce raisonnement. D'abord, contrairement au citoyen ordinaire, le premier ministre est bardé de gardes du corps, qui sont des policiers censés faire respecter le droit. Il n'avait pas besoin de faire le 911, la police est toujours là, tout près, à son service. On s'attendrait donc, dans les circonstances, à un peu de retenue. Ensuite, dans ses fonctions officielles, M. Chrétien est la police, il représente le tyran -- ce qui explique pourquoi les agents de la Gendarmerie Royale du Canada ont sauté sur le citoyen et non sur le premier ministre. Du flic en chef, on doit se méfier au plus haut point et le tenir au plus strict respect de son maître, le citoyen. En vérité, le premier ministre passe sa vie à exproprier les gens et à les dépouiller de leurs droits. Qu'il brutalise de ses propres mains un manifestant mal avisé est un incident relativement mineur. Mais cela montre le roi nu.
Espérons donc que le manifestant en question (voleur volé: il manifestait pour plus d'État!) portera plainte contre le premier ministre et que Jean Chrétien sera condamné, en vertu de sa législation sur les armes à feu, à se défendre avec des statuettes amérindiennes durant le reste de ses jours. Une autre idée: enfermons-le dans l'arène avec le premier ministre du Québec et laissons-les régler tous deux entre hommes, à mains nus, leurs rêves de domination.