Comment tuer la chasse et la route [Montréal, le 24 septembre 1996]
Le ministre de l'Environnement et de la Faune, David Cliche, s'inquiète du déclin de la chasse au Québec (La Presse , 21 septembre 1996, p. A-19). Ses données révéleraient qu'en six ans, le nombre des chasseurs a diminué de 23%. Même si les arguments économiques rapportés par le journal sont plutôt bancals, cette préoccupation nous rend le ministre sympathique, qui se présente lui-même comme un chasseur et un pêcheur.
Mais le ministre ignore-t-il, ou feint-il d'ignorer, une cause élémentaire de l'évolution qu'il déplore? Pour obtenir le permis de chasse, il faut maintenant un véritable parcours du combattant, qui, en plus des exigences administratives québécoises[1], inclut les contrôles fédéraux de plus en plus prohibitifs sur les armes de chasse[2]. S'il est vrai que celui qui désire pêcher légalement la grenouille n'a à subir qu'une journée de formation -- ou plutôt, de propagande -- sanctionnée par un examen, celui qui souhaite chasser à l'arme à feu doit se soumettre à un week-end entier de rééducation[3]. Je soupçonne que le ministre a obtenu son permis de chasse à l'époque où c'était une formalité plutôt qu'un privilège, et qu'il tient son vieux fusil du temps où on achetait des armes chez Eaton.
Si l'on en croit les chiffres du ministre (toujours cité par La Presse ), la pêche, même si elle n'est pas aussi écrasée par la tyrannie administrative (le cas de la grenouille excepté), serait aussi en voie de disparition. Peut-être les Québécois, à moitié urbains et totalement soumis, ont-ils tout à fait perdu leur âme de coureurs des bois -- ce qui serait révélateur d'autre chose[4]? Reste que le déclin de la pêche ne semble pas comparable à celui de la chasse: au cours des cinq dernières années, le nombre des pêcheurs aurait chuté de 6% seulement.
S'il était aussi administrativement compliqué et pénalement risqué d'acheter, d'immatriculer, d'utiliser et de déplacer une automobile qu'une arme de chasse (si, pour prendre deux exemples parmi d'autres, on vous questionnait sur vos chagrins d'amour et que l'on exigeât six répondants), il ne fait pas de doute que le nombre d'usagers de la route chuterait dramatiquement -- à moins qu'ils ne fassent une révolution.
J'ai une amie à l'esprit libre qui, en apprenant tout ce que l'État a concocté pour la dissuader de posséder des armes et de chasser, s'est empressée de le faire, dans le but d'envoyer paître le tyran et d'affirmer ce qui lui reste de droits. Je crains hélas! qu'elle ne soit pas représentative des Québécois et des Canadiens. Espérons qu'elle préfigure l'avenir.
1. J'avais mené un petit combat pour obtenir un permis de chasse en minimisant son coût en dignité personnelle.
2. Voir mon article "Questionnaire policier pour citoyens idiots et irresponsables ", Le Devoir , 29 juillet 1996, reproduit sur ce site; de même qu'un résumé de mon combat pour obtenir une "Autorisation d'acquisition d'armes à feu", toujours en minimisant les humiliations.
3. Voir, sur ce site, mon article "Rééduquer les rééducateurs".
4. Voir ma série d'articles sur "La révolution ratée", Le Devoir , 22, 23 et 24 janvier 1996; reproduit sur ce site.