Publié dans Le Devoir, 13 août 2001, p. A-6. Le texte qui suit est tiré des Confessions d'un coureur des bois hors-la-loi, Montréal, Varia, septembre 2001. Tous droits réservés.
La désobéissance civile, Yes, Sir !
Durant la traversée des quartiers populaires, on voyait parfois un flic se glisser honteusement dans son domicile, par une porte basse.
André Thirion, Le Grand Ordinaire
Le 10 août 2001, j’étais officiellement criminel. Ce jour-là, je suis sorti de l’Abbaye avec, comme d’habitude, ma carabine chargée en bandoulière. L’Abbaye est le nom de ma maison dans les Hautes Laurentides, à 200 kilomètres au nord de Montréal : dernière maison du rang, dernier poteau de téléphone, là où l’électricité s’arrête.
J’ai bien vérifié par la fenêtre qu’aucune voiture étrangère n’était dans la cour. J’ai écouté pour m’assurer qu’aucun bruit de voiture ne venait du rang, au cas où un flic aurait décidé de passer par-là. J’ai emprunté l’allée privée qui, à l’opposé du rang, se dirige plein ouest vers le fond de mes terres. Je marchais vite en prêtant l’oreille. Le fort vent d’ouest qui soufflait ce matin-là aurait pu couvrir les bruits du chemin.
J’étais devenu officiellement hors-la-loi parce que je possédais des armes alors que l’autorisation administrative me le permettant était échue la veille. Les Canadiens français ont eu des armes à feu sans autorisation durant quatre siècles. Après la loi déjà liberticide de 1977, deux autres lois, adoptées en 1991 et 1995, ont considérablement alourdi les contrôles. En vertu de ces lois, j’étais, le 10 août 2001, passible de 10 ans de prison. Ce qui est pire, c’est que la police sait à la fois que j’ai des armes puisqu’elles sont enregistrées, et que je n’ai plus l’autorisation administrative nécessaire pour les conserver légalement.
En fait, j’ai fait mine de renouveler ce permis de merde, mais j’ai refusé de répondre à une question concernant mes relations amoureuses (voir www.pierrelemieux.org/policecanada.html). Des centaines de milliers, voire des millions, de Canadiens détenteurs d’armes ont également été criminalisés.
L’allée se termine devant mon camp de chasse. J’ai ensuite emprunté le sentier de la Machette, tracé par mon fils Jacques-Alexis à l’époque où nous chassions encore légalement sur ces terres. Le soleil n’avait pas encore séché les feuilles trempées par l’orage de la nuit.
Après une longue descente, on arrive dans la vallée Goudstikker, nommé à la mémoire de mon ami Jean Goudstikker, mort à 77 ans en 1998. Ingénieur français établi de longue date au Canada, il avait découvert les idées libertariennes quelques années seulement avant sa mort et s’était jeté dans les livres avec la curiosité d’un jeune homme. Il était devenu membre des Amis de la Liberté, un petit groupe libertarien de Montréal, et se définissait même comme anarcho-capitaliste. Fuyard échappé à la Gestapo dans la France occupée, grand partisan du droit de porter des armes et fier adhérent de la gun culture, il voyait monter la tyrannie avec appréhension, et je crois qu’il fut heureux de mourir avant d’entendre les bruits de bottes.
Le sentier de la Machette remonte doucement le versant ouest de la vallée Goudstikker. La végétation est plus fournie ici et je me sens mieux protégé du regard indiscret d’un éventuel intrus sur mes terres. En effet, les agents de l’État, garde-chasse (appelés « agents de conservation de la faune » en novlangue politically correct), chemises vertes de l’Environnement, et j’en passe, ont le droit de pénétrer sur les terres privées sans mandat de perquisition. Le couvert de la végétation est une arme à double tranchant puisqu’un intrus serait également mieux dissimulé, mais je laisse mon berger allemand, Walden, s’occuper de ce problème.
Sur le plateau qui domine la vallée Goudstikker à l’ouest, le sentier de la Machette disparaît presque sous l’enchevêtrement des arbustes et framboisiers à hauteur d’homme. Le criminel doit faire gaffe, car on croise un chemin de garette à découvert. On appelle ici « chemin de garette » les chemins forestiers tracés par les débusqueuses qui sortent les grumes de la forêt. Le terme vient de « Garrett », marque de commerce d’une débusqueuse très populaire dans ces contrées il y a quelques décennies.
J’ai emprunté mon chemin de garette vers le sud, jusqu’à la limite de mes terres. Là, en vertu d’une entente entre voisins, je continue habituellement sur le chemin de garette, qui redescend vers une autre vallée marécageuse où serpente un ruisseau. Ce jour-là, je repris plutôt le sentier de la Machette dont un autre tronçon, mal entretenu, suit la limite interne de mes terres. Si, portant une arme illégalement, je devais être confronté à quelque prétorien, je préférerais que cela fût chez moi : je me sentirais en terrain moral, sinon légal, plus sûr, ne serait-ce que pour un baroud d’honneur.
Le sentier descend doucement vers le ruisseau qui borde mes terres à l’ouest. Cette vallée est l’endroit le plus à découvert, offrant vers le nord une portée de quelques centaines de mètres. Le criminel qui longe les berges marécageuses du ruisseau doit se méfier, car on pourrait le surveiller aux jumelles de très loin.
Un gros canard s’envola à mon passage. Je me dis qu’il finirait l’automne dans mon assiette, car je chasserai cet automne, que j’aie des armes légales ou non.
La vallée fait une centaine de mètres de largeur quand on atteint la limite nord de mes terres. Le sentier de la Machette reprend, dissimulé derrière un fouillis d’arbustes. En revenant vers l’Abbaye, on passe tout près de la clairière des Druides. C’est là que, le 1er janvier 2000 à zéro heure et une minute, par un froid sibérien, j’étais venu avec ma copine tirer quelques coups de feu pour célébrer le nouveau millénaire. Nous avions été imités par d’autres coureurs de bois sur les terres environnantes : des coups de feu avaient retenti dans le lointain, répercutés par les collines enneigées.
Hé ! le politicien qui a voté à l’aveugle les dernières lois sur les armes à feu – hé ! l’homme de paille du Parlement, député, sénateur – hé ! le ministre facho-sécuritaire et toi, son complice facho-béat – hé ! le fonctionnaire du ministère de la « Justice » et de l’infâme Centre canadien des armes à feu – hé ! le dirigeant de police qui mène ta petite croisade de pouvoir en faveur de ces prétendues lois – c’est à toi que je cause.
C’est toi qui m’as cherché, alors que je ne faisais que vivre ma vie pacifique. Est-ce que je t’ai déjà demandé, moi, de me raconter tes chagrins d’amour sous la menace de mes armes ? Tu te prends pour qui, demi-civilisé d’Ottawa, demi-urbanisé de Québec ? C’est toi qui devrais te glisser honteusement chez toi par une porte basse, alors que tu es grassement payé avec l’argent extorqué à tes victimes mêmes, et détourner ta tronche de voleur et d’assassin quand ta femme et tes enfants te regardent. Si tu n’as pas encore tué de coureurs des bois, c’est simplement parce qu’ils se sont écrasés devant ta garde prétorienne. Qu’est-ce que tu as fait de nos libertés ? Mon mépris pour toi est indicible, mais il n’est rien à côté du mépris dont les historiens de l’avenir accableront ta mémoire, si seulement ils distinguent ta gueule de sous-caporal dans la fournée des traîtres.