Publié dans le Western Standard en langue anglaise, le 6 octobre 2008.

 

De la Suisse et du Canada
by
Pierre Lemieux

Tout en me présentant à l’auditoire, Christoph Kohring, un jeune Suisse de 39 ans, chargea un Mousqueton 1931 7,5 mm, la carabine de l’armée suisse durant la deuxième guerre mondiale. Et avant que je ne commence à parler, il apporta un Magnum 357 qu’il déposa devant moi, Conférence Lemieux en Suissebarillet ouvert, avec une boîte de 50 cartouches. Je connais bien cette arme : au Canada, depuis plus de 25 ans, j’en possède une semblable — que l’État cherche maintenant à m’enlever.

Dans ma conférence, j’ai parlé du symbolisme du droit de posséder et de porter des armes (« Armes for their defence », disait le Bill of Rights anglais de 1689), qui, dans l’histoire, appartenait à l’homme libre mais non à l’esclave ; de comment, il y a à peine 100 ans, les pays civilisés reconnaissaient généralement le droit des individus ordinaires de posséder et, souvent, de porter des armes ; et de l’importance de ce droit dans l’exercice de la légitime défense autant contre les criminels de droit commun que contre la tyrannie.

C’était dans un caveau à vin suisse, il y a quelques jours. J’avais été invité par Ruben Begert, 29 ans, capitaine dans l’armée suisse, à donner une conférence informelle et à animer une discussion pour un petit groupe de partisans (surtout jeunes) du droit de porter des armes. Mon petit livre Le Droit de porter des armes (Paris, Belles Lettres, 1993) qui, maintenant épuisé, fut le premier livre français contemporain à défendre ce vieux droit individuel, a conquis quelques admirateurs en Suisse romande comme en France.

Après la discussion et un dîner bien arrosé, une surprise m’attendait : Ruben et Christophe m’ont offert le Mousqueton. J’ai aussi reçu en cadeau deux petits manuels, Instruction de base au pistolet et Tir de combat au fusil d’assaut. Toutes choses très utiles pour un homme libre.

La Suisse et le Canada sont, de plusieurs manières, deux pays très différents. Le premier a une longue tradition militaire, très imbriquée dans la société civile. À 20 ans, chaque jeune homme suisse est incorporé dans l’armée. Il reçoit alors un fusil d’assaut qu’il rapportera à la maison après son entraînement. Jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge moyen, il devra continuer à participer à des périodes d’exercices militaires. À tout moment, chaque membre de cette milice est prêt à employer la force pour défendre sa liberté. Jusqu’à récemment, les armes privées, bien que réglementées par le gouvernement de chaque canton, s’obtenaient et se portaient assez facilement. Les Suisses comptent parmi les citoyens les plus armés au monde.

Le Canada n’a aucune culture militaire. Sauf durant les deux guerres mondiales, la conscription y a été inconnue. De ce point de vue, notre pays était plus libre que la Suisse. Et jusque tard dans le 20e siècle, les Canadiens ordinaires avaient facilement accès aux armes, le pays étant sans doute l’un des plus armés après les États-Unis et la Suisse. Jusqu’à l’obligation, instituée en 1913, d’un permis pour porter une arme de poing, voire jusqu’à l’enregistrement de toutes les armes de poing en 1934 ou à la loi de 1977 réglementant l’acquisition des armes longues, le Canada était même plus libre que certaines régions américaines. Héritiers de la tradition britannique, les Canadiens jouissaient du droit tranquille, mais sans être soumis à l’obligation, de posséder et de porter des armes « for their defence ».

Ces libertés traditionnelles ont rapidement décliné. Au Canada, le gouvernement fédéral a imposé des permis d’armes à feu dont le processus d’émission et de révocation est arbitraire. Des armes auparavant légales sont confisquées. Des propriétaires d’armes sont poursuivis, et la clameur populaire réclame encore plus de contrôles. Comme le montre l’histoire de ma conférence en Suisse, le processus y est moins avancé, mais il s’est accéléré au cours des dix dernières années.

Les Suisses jouissent de l’avantage d’une tradition révolutionnaire qui remonte aux 13e et 14e siècles, alors qu’ils se sont révoltés contre l’empire des Habsbourg sous le leadership mythique de Guillaume Tell. La tradition demeure très vivace : en me dédicaçant le livre sur l’entraînement au pistolet, Christophe Kohring a écrit : « Pro libertate et contra tyrannos, pro Tell et contra Gessler » — en référence au détesté bailli Gessler, au service des Habsbourg il y a 800 ans.

De leur côté, les Canadiens ont été trop gentils, souriants et confiants devant l’autorité. Voilà pourquoi, ici, on ne peut plus spontanément offrir une arme à un conférencier. Déjà, en 1993, quand j’ai donné une carabine à un de mes fils pour son dix-huitième anniversaire, il a été obligé d’obtenir du Gessler canadien un permis pour accepter le cadeau de son père.

Ne vous attendez pas à ce que je révèle où se trouve mon Mousqueton suisse. Plus d’un tyran dans le monde aimerait le confisquer.


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