Publié dans Le Figaro-Économie, 13 avril 2001, p. X
Le dernier livre de George Soros
Un spéculateur anticapitaliste
par
Pierre Lemieux
Le dernier livre de George Soros, spéculateur milliardaire à la retraite, réitère son opposition au capitalisme et au « fondamentalisme du marché »[1]. Ce sont d’ailleurs les arguments qu’il est allé défendre à Davos, au World Economic Forum, organisme que le journaliste canadien Peter Foster décrit bien comme « une macédoine de tout ce qu’il y a d’idées contre la libre entreprise dans le monde, de la gouvernance globale à la transparence totale de l’entreprise ». Paradoxalement, le spéculateur qui réclame une réglementation accrue des marchés financiers est poursuivi en France pour « délit d’initié » dans l’OPA de 1988 sur la Société Générale[2].
Il existe un malentendu fondamental selon lequel les barricades politiques actuelles opposeraient, d’un côté, l’establishment capitaliste et les partisans des marchés libres et, de l’autre côté, les défenseurs du socialisme. En vérité, l’establishment capitaliste est souvent étranger à la défense de la liberté économique, et la véritable ligne de fracture sépare, d’une part, l’étatisme de droite comme de gauche et, d’autre part, les idées libérales et libertariennes. Le livre de M. Soros montre bien la réalité de ce clivage.
Soros attaque la théorie économique néoclassique sur laquelle reposerait la défense du capitalisme. Il en veut particulièrement au concept d’équilibre, qui violerait ce qu’il appelle la « réflexivité », soit le fait que les opinions des individus influencent l’environnement social et économique autant qu’elles sont déterminées par celui-ci. Or non seulement M. Soros comprend-il mal les avantages méthodologiques de la notion d’équilibre, mais la théorie économique néoclassique est plus riche que la version étriquée qu’il en présente. Les petites équations incompréhensibles que l’auteur gribouille au début du livre ne font qu’empirer les choses.
De plus, Soros ignore complètement le courant dit « autrichien » en économie, auquel appartiennent des économistes comme Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek. Cette école a beaucoup insisté sur l’importance des opinions subjectives des gens dans la formation des phénomènes sociaux, sur l’ubiquité du déséquilibre, et sur le rôle central de l’entrepreneurship. Ces idées ont également influencé les courants plus conventionnels de la science économique, et répondu à l’avance aux critiques de M. Soros.
L’auteur, qui a obtenu un baccalauréat en économie du London School of Economics au début des années cinquante, fait penser à un mauvais élève qui n’a pas compris la théorie microéconomique. Il est resté accroché à la macroéconomie de John Maynard Keynes et aux attaques, courantes à l’époque, contre l’épouvantail du laissez-faire.
Il trouve plus dangereux que les communistes ceux qu’il appelle les « fondamentalistes du marché », parce que les idées de ceux-ci triompheraient partout. Malheureusement, il se montre incapable de les identifier et il confond l’école de Chicago, représentée par Milton Friedman, et l’école Autrichienne, à laquelle se rattache Friedrich Hayek. Il critique le démantèlement de l’État-Providence, ce qui fait très Monde Diplomatique mais contredit les données statistiques officielles.
George Soros ne comprend pas que le capitalisme est un système fondé sur la propriété privée et des marchés libres qui, au bout du compte, instituent la souveraineté du consommateur. Il semble assimiler le capitalisme à l’intérêt personnel et à l’argent, alors que l’intérêt personnel est une motivation commune à tous les systèmes politiques, et que l’argent n’est qu’un moyen de mesurer des valeurs établies par des préférences individuelles. Qu’un spéculateur international ne comprenne pas la nature du capitalisme n’est pas plus étonnant que l’ignorance par un plombier des équations différentielles de la mécanique des fluides.
Une des failles que Soros attribue au capitalisme réside dans les marchés financiers qui, affirme-t-il, « sont par nature instables ». Il en voit la preuve dans les turbulences financières comme les événements de 1997-1998 en Asie. Pourtant, le rétablissement rapide des marchés appuie tout autant l’hypothèse de la stabilité dynamique des marchés. Jouant contre les tendances moutonnières des investisseurs, les activités spéculatives mêmes du Quantum Fund de M. Soros ont souvent contribué aux corrections nécessaires de l’évolution des marchés. Soros soutient que ses succès de spéculateur infirment la théorie des marchés efficients, selon laquelle toute l’information disponible est incorporée aux cours des titres financiers et personne ne peut gagner contre la Bourse. Mais il est plus correct d’interpréter la spéculation comme une activité entrepreneuriale qui amène les marchés à l’optimalité.
Une autre faille du capitalisme résiderait dans les injustices qu’il engendre, notamment pour les pays de la périphérie. Soros présente une critique un peu courte de la mondialisation économique et financière. Premièrement, cette critique se fonde sur une conception critiquable de la « justice sociale ». Deuxièmement, elle exagère peut-être l’étendue de la mondialisation financière de notre époque : en effet, des études soutiennent que les flux nets (par opposition aux flux bruts de 1,5 billions de dollars par jour que l’on voit citer) de capitaux entre pays sont moins importants aujourd’hui que lors de la première grande période de mondialisation, durant les décennies précédant la Première Guerre mondiale[3]. Troisièmement, Soros sous-estime combien les pays pauvres ont profité de la mondialisation, comme le montrent un grand nombre d’études empiriques[4].
Le livre propose une illusoire troisième voie sous le nom mal choisi de « société ouverte ». L’auteur n’est pas très explicite sur la nature de la chose, mais elle semble s’identifier au régime actuel des pays démocratiques à économie mixte, les USA en première place. L’auteur recommande la création d’une structure politique internationale qui encouragerait la création de sociétés ouvertes ailleurs dans le monde, réglementerait les marchés financiers mondiaux, et assurerait une meilleure redistribution internationale des revenus.
Self-made man qui a fait fortune après avoir fui la Hongrie communiste, philanthrope reconnu, M. Soros est un personnage original mais politiquement naïf. Dans la vie politique américaine, l’auteur de Open Society est reconnu pour épouser les causes politiquement correctes mais liberticides, du contrôle des armes à feu au maintien des droits de succession. Même s’il attaque la liberté économique au nom d’un factice « level playing field » (sorte d’égalité gérée), on ne lui en voudra pas de mettre ses millions dans la balance pour défendre ses croyances. Ce dont il ne semble pas se rendre compte, toutefois, c’est que ses propositions institueraient de nouveaux contrôles coercitifs sur la vie de ceux qui ne partagent pas ses opinions.
1. Georges Soros, Open Society. Reforming Global Capitalism, New York, Public Affairs, 2000.