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Le Devoir, 4 mars 1995
La sécession comme révolution
par
Pierre LemieuxLa pauvreté du débat actuel sur la sécession du Québec apparaît presque incommensurable si on se rappelle, par exemple, les références à la philosophie politique qui émaillèrent le débat américain entre fédéralistes et anti-fédéralistes, ou celles qui marquèrent la Révolution française. On subit ici un débat de participateurs professionnels et de politiciens qui se disputent le pouvoir, le bon peuple restant, comme disent les économistes, "rationnellement ignorants" d'enjeux sur lesquels l'individu n'a pas prise.
La sécession représente pourtant un sujet important. Elle pose le problème de la fonction de l'État et de son fondement éventuellement consensuel. L'économie de la sécession nous amène, ou devrait nous amener, à distinguer entre ce que les économistes appellent les "effets allocatifs" de l'État, c'est-à-dire sa capacité de produire les biens publics que les individus demandent, et ses "effets redistributifs", qui créent toujours des gagnants et des perdants. Advenant la sécession, on peut parier que les classes intellectuelles et bureaucratiques du Québec compteraient parmi les premiers, ce qui explique pourquoi ces gens l'appellent de leurs voeux, alors que les classes moyennes et les exploités risquent de payer la note.
Autre question, banale mais fondamentale: Si la majorité des Québécois a le droit de faire sécession, en vertu de quoi nierait-on le même droit à la majorité des Amérindiens, ou aux citoyens de Montréal, ou à ceux de ma rue, ou à tout individu souverain?
C'est bien sûr à dessein que j'emploie le terme "sécession" plutôt que le politiquement correct "souveraineté". Nonobstant l'affaire ambiguë de la Guerre de Sécession américaine, le terme ne comporte pas, ou ne devrait pas comporter, de connotation péjorative. Au contraire, le terme "souveraineté" est, ou devrait être, chargé de tous les crimes qui ont été commis au nom du pouvoir étatique absolu qu'il glorifie.
Après avoir, péché de jeunesse, compté parmi les premiers séparatistes québécois, j'ai plutôt ensuite, dans mes écrits, défendu le fédéralisme canadien -- ou ce qui passait pour tel. Mais à moins que des synergies nouvelles n'émergent parmi les Canadiens qui luttent contre la montée inexorable du pouvoir dans ce pays, je crois maintenant qu'il n'y a plus rien à défendre. L'État canadien est à l'image des régimes politiques actuels dont la légitimité est à peu près indéfendable (voir, à ce sujet, le livre récent et fondamental de John Simmons, On the Edge of Anarchy. Locke, Consent, and the Limits of Society, Princeton University Press, 1993).
Un passage occulté dans les documents budgétaires du 27 février en fournit la énième illustration. Sans doute pour mieux harceler le mouvement de résistance fiscale "FED UP" né dans l'Ontario profonde, le gouvernement prévoit, parmi ses mesures de "renforcement de la capacité de Revenu Canada de faire respecter la loi", des "pénalités en cas d'obstruction au versement des retenues à la source et de la TPS". On répliquera que le gouvernement du Québec fera la même chose à la première provocation, ce qui nous rappelle qu'entre Jacques Parizeau et Jean Chrétien, la seule différence concerne le siège de la capitale du maître esclavagiste ou, dans les termes de Jouvenel, de "la Cité du Commandement" (Du Pouvoir. Histoire naturelle de sa croissance, Hachette, 1972).
Dira-t-on un jour des Québécois qu'après être passés à côté de la révolution américaine et de la révolution française, ils ont aussi raté celle qu'ils avaient l'occasion de faire? La sécession du Québec serait une révolution non pas tellement parce que sa légalité formelle (dont l'État du Québec se réclame pourtant tous les jours) est discutable, et non pas parce qu'elle s'articule sur les bonnes raisons de se révolter, mais surtout parce qu'elle serait porteuse de bouleversements profonds dans notre société.
En fait, les meilleurs arguments en faveur de la sécession du Québec n'ont pas grand chose à voir avec ceux que soutiennent ses partisans. "Voilà ce qu'ils appellent "Sauver le Pays", écrivait Spooner en 1870; comme si d'un peuple asservi et mis sous le joug [...], on pouvait dire qu'il a un pays!" (Outrage à chefs d'État, Belles Lettres, 1991). Un avantage énorme du démembrement du Canada pourrait être de présider à la naissance de sociétés plus rebelles et plus libres à l'ouest. Il est aussi possible que la déstabilisation de l'État mène à une "argentinisation" du Québec, dont l'homme de la rue fera économiquement les frais, mais qui recréerait éventuellement les espaces de liberté qui s'étiolent.
La révolution est un Janus à deux faces. En détruisant les puissances sociales indépendantes, comme le soutenait Bertrand de Jouvenel, la révolution apporte-t-elle nécessairement "de l'eau au moulin du Pouvoir"? Ou est-elle plutôt susceptible, en cassant les cartels et en déstabilisant les classes exploiteuses, de redonner un souffle non seulement à la croissance économique (voir Mancur Olson, Grandeur et décadence des nations, Bonnel, 1983) mais aussi à la liberté? Les deux thèses se défendent, mais il me semble que nos ancêtres français, anglais ou américains, qui ont fait des révolutions pour défendre des libertés souvent moins menacées que la nôtre, opineraient pour la seconde.
Sans parler des caractéristiques et des difficultés de l'action collective révolutionnaire, celle-ci a bien mauvaise presse dans la conjoncture polico-philosophique de cette fin de siècle. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil -- à part ça, tout le monde il est de plus en plus vieux --, et la déstabilisation du système compromettrait le fonds de retraite ou le magnétoscope. Autant la révolution est nécessaire, autant on doit constater qu'il n'y a pas de peuple pour la faire, mais seulement, pour reprendre les termes prémonitoires de Tocqueville, "un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger".
L'alternative m'apparaît la suivante. Ou bien le maintien du régime actuel, qui nous mène, avec une probabilité proche de 100%, tout droit à ce que Tocqueville craignait. Ou bien une cassure qui aurait quelques chances de déstabiliser le tyran assez pour réveiller le coureur des bois qui en nous sommeille (à vrai dire, qui hiverne profondément, replié en position foetale sur son fusil de bois). Nos concitoyens anglophones, qui lisaient Blackstone quand nous découvrions Tocqueville, devraient y concourir.
Entre deux maux, il faut choisir le moindre; entre deux espoirs, le moins irréaliste. Même si ceux qui proposent la sécession sont généralement de la même race étatiste que leurs adversaires, même si la campagne référendaire est pipée comme un billet de loterie, même si la réponse des urnes sera aussi indéchiffrable que la question des politiciens, l'homme libre ne peut qu'espérer (sans nécessairement y participer) une victoire du référendum sécessionniste.