Exposé d'ouverture dans le cadre d'un débat avec Ignacio Ramonet, organisé par le Mondial de la Communication, Hull, le 18 mars 1996

Une économie sans efficacité sociale a-t-elle un sens?
par
Pierre Lemieux

 

Attachez vos ceintures, car je vais vous présenter une vision différente de l'économie, de la société et de l'État -- différente au sens où elle est occultée par les élites étatiques et l'establishment médiatique.

1. La notion d'efficacité économique

Considérons un problème simple d'efficacité économique. Un habitant vit paisiblement sur sa terre et un touriste souhaite la traverser. Imaginons que la route procure au touriste un avantage de dix dollars, parce qu'elle diminue de ce montant le coût de son voyage; et qu'elle impose à l'habitant un coût de six dollars en perte de production agricole. Les avantages étant plus grands que les coûts, on dira que la construction de la route est économiquement efficace.

Mais cela est vrai si, et seulement si, on a bien comptabilisé tous les avantages du touriste et tous les coûts de l'habitant. Supposons que l'habitant attache une valeur sentimentale à sa terre et qu'il n'accepterait volontairement de la voir scinder que moyennant une compensation de, disons, 11 dollars. Dans ce cas, d'un point de vue strictement économique, construire la route serait inefficace parce que les coûts imposés à l'habitant dépassent les avantages que le voyageur en tire.

Si l'État fait appel aux flics, exproprie l'habitant (parce que, disons, il y a plus de touristes que d'habitants qui ont déposé un bout de papier dans une urne) et lui verse une indemnité de six dollars, les bureaucrates et les constructeurs de routes auront beau invoquer des arguments de pidgin économie, ils auront violé l'efficacité économique. Comme les avantages et les coûts envisagés en économie incluent tout ce que les individus concernés considèrent comme tels pour eux-mêmes, l'efficacité économique s'identifie exactement à ce que l'on peut appeler l'"efficacité sociale".

La question est plus complexe que l'idée que je viens d'en donner: elle fait l'objet de toute une discipline, appelée l'"économie du bien-être", qui examine notamment la répartition des revenus. Ici, du reste, la théorie économique bifurque. D'un côté, les théoriciens orthodoxes prétendent que l'on peut comparer les satisfactions de deux individus (leur "utilité", comme disent les économistes) ou, à tout le moins, que "la société" peut porter un jugement de valeur sur leur répartition. De l'autre côté, une école de pensée (dont je suis) soutient que les comparaisons interpersonnelles d'utilité n'ont aucune valeur scientifique et que la science est incapable de justifier la redistribution coercitive des revenus[1]. Mais d'un côté comme de l'autre, le critère demeure le bien-être de chaque individu en fonction de ses propres préférence.

L'approche économique de l'"efficacité sociale" repose ainsi sur la primauté des préférences et des valeurs individuelles, elle jauge l'efficacité des arrangements sociaux en fonction des coûts et des avantages des individus tels que chacun les perçoit. Le marché, dans cette perspective, n'est rien d'autre qu'un mécanisme d'échange volontaire qui permet, dans un contexte social, de réconcilier les désirs et les actions de tous les individus impliqués.

L'approche économique est révolutionnaire. Chaque individu compte pour un, quel que soit son sexe, ses préférences, sa fortune, sa race ou sa nationalité. L'argument antiprotectionniste repose sur ces fondements: par exemple, ce n'est pas parce que vous êtes un pauvre routier mexicain que votre bien-être compte moins lourd dans la balance économique que celui du riche routier américain qui obtient de son gouvernement des mesures protectionnistes coercitives[2].

Si on parle du Marché avec un grand "M" et que l'on entende par là l'establishment des affaires, le réseau des entreprises acoquinées à l'État et aux organismes internationaux, j'y suis bien sûr opposé, pour les mêmes raisons individualistes que je viens d'évoquer. Le marché n'est qu'un moyen d'expression de la liberté individuelle, et il perd cette vertu quand il devient une officine de la politique. Les tirades du Monde Diplomatique ou du Groupe de Lisbonne contre le marché, quand elles visent juste (et cela arrive parfois), ne condamnent pas vraiment le marché, mais plutôt le capitalisme d'État actuel.

À la question "Une économie sans efficacité sociale a-t-elle un sens?", on peut réagir de deux manières: ou bien avec une réponse négative qui frôle la tautologie économique; ou bien en soupçonnant que la question cache un autre objectif que le bien-être de tous individus.

2. La domination étatique

Pour la pensée dominante, l'État est le meilleur ami de l'homme. L'efficacité sociale est à l'État ce que l'efficacité économique est au marché et, croit-on, la première est toujours préférable à la seconde. Cela revient à supposer que les processus politiques et bureaucratiques sont plus efficaces que les relations interindividuelles non réglementées.

Le marché n'est évidemment pas parfait. Certains naissent de parents riches, d'autres dans des familles pauvres; certains sont laids, d'autres beaux. Même s'il dissimule un ordre caché, le chaos du marché prend parfois des détours sur le chemin de l'efficacité. Je me suis toujours étonné, par exemple, que, sur le marché, Le Monde Diplomatique se vende mieux que mes livres, et les inégalités sociales qui s'ensuivent m'agacent. Le problème, c'est que la culture dominante met en balance un marché nécessairement imparfait d'une part, et l'État idéal d'autre part.

Mais qu'est-ce donc que l'État en réalité, tel qu'il est -- et qu'il ne peut s'empêcher d'être? Rien d'autre qu'une organisation composée d'individus et agissant selon des processus politiques et bureaucratiques. On peut démontrer que, sauf exception, ces processus sont inaptes à évaluer les coûts et les avantages des individus autrement que de manière tout à fait arbitraire[3]. Si vous aviez à choisir un groupe d'hommes à qui confier le pouvoir de vous rendre heureux, malgré vous au besoin, ou même de donner le bonheur aux pauvres, choisiriez-vous vraiment les hommes qui siègent aux parlements ou qui chauffent les bancs des bureaux étatiques? Qui même confierait à un référendum le pouvoir de décider comment il vivra sa vie? Comment peut-on parler sans sourire d'"efficacité sociale" si l'État en est le garant?

Derrière tous les beaux "projets collectifs", derrière le dernier règlement ou décret à la mode, derrière le pidgin humanisme des étatistes, se dissimule la force nue de l'État, c'est-à-dire les flics armées qui vont poursuivre l'individu récalcitrant et tirer s'il résiste. Si la violence étatique est bien dissimulée dans notre société, c'est surtout parce que les individus ne résistent pas, sachant qu'ils n'ont aucune chance contre la mafia étatique. Du reste, ce n'est pas pour rien que l'État a bien pris soin de désarmer ses sujets durant le siècle qui s'achève[4]. Les incantations à l'"efficacité sociale" et à la "cohésion nationale" appellent, plus souvent qu'autre chose, rien d'autre que la terrible efficacité du bras armé de l'État.

Bien entendu, je connais la parade contractualiste. Peut-être est-il vrai que l'État est nécessaire et qu'on peut l'imaginer comme le résultat d'un contrat unanime parmi les individus. Mais cet État-là n'a rien à voir avec l'État que nous connaissons actuellement, où un simulacre de consentement individuel est obtenu sous la contrainte. Plus l'État s'écarte de sa fonction essentielle de maintien de la sécurité publique, plus augmente le nombre des individus qui n'y trouvent aucun avantage net et qui ne s'y soumettent que parce que c'est l'État qui a les armes et les flics.

La mystique de l'État actuel est fondée sur un mythe tellement gros que l'on se demande comment il a pu prendre sur nos contemporains une telle emprise: c'est le mythe de l'homo etaticus . L'individu ordinaire est alternativement (et contradictoirement) décrit ou bien comme un homo oeconomicus froid et exploiteur, ou bien comme un idiot et un irresponsable. Or, paradoxalement, ce loup pour l'homme, ce minus habens, quand il s'approche d'une boîte de scrutin ou qu'il obtient un siège au parlement ou une sinécure bureaucratique, devient soudainement doux, altruiste et éclairé.

Ce mythe fondateur de l'étatisme contemporain s'accompagne d'un grand nombre d'idées reçues qu'il faut remettre en question. J'en donnerai seulement quelques exemples.

Prenons d'abord l'idée que les multinationales dominent le marché mondial. Leur part dans l'économie mondiale serait de 26,8%, un chiffre popularisé par le journal de mon honorable contradicteur de ce soir[5]. Or, cette donnée, calculée comme le rapport entre les ventes des 200 plus grandes entreprises dans le produit national brut (PNB) mondial, n'a aucun sens: n'importe quel étudiant qui a suivi un cours de comptabilité nationale vous dira qu'elle implique un double comptage.

Les règles de la comptabilité nationale excluent du PNB (ou du PIB) la valeur des inputs intermédiaires afin de ne pas les compter deux fois. On n'ajoute pas la valeur de la farine au prix du pain parce que la première est déjà comprise dans le second. Le PNB équivaut à la somme des valeurs ajoutées dans l'économie, c'est-à-dire essentiellement à la somme des salaires et des profits. Ce qui, du côté des entreprises, entre dans le PNB représente donc seulement une partie de leurs ventes totales. Autrement dit, si on additionnait les ventes de toutes les entreprises, on obtiendrait plusieurs fois la valeur du PNB.

Selon les données mêmes utilisées par Le Monde diplomatique, les profits des 200 plus grandes entreprises ne comptent que pour 0,3% du PNB mondial. À cette contribution des multinationales, on peut additionner la valeur ajoutée par leurs salariés, c'est-à-dire leur rémunération. La part des multinationales et de leurs salariés dans l'économie mondiale atteint alors 8,8%. D'une manière ou d'une autre, on est loin des 26,8% que répercute l'écho des idées à la mode.

Il est vrai que, quand on calcule la part de l'État dans la production nationale, on y inclut aussi les subventions et transferts publics. Contrairement aux achats de produits intermédiaires par les sociétés commerciales, les transferts de l'État, en effet, sont coercitifs. Si vous ne payez pas les impôts qui servent à les financer, vous aurez bientôt les fiers-à-bras de l'État à vos trousses. Ce qui nous amène à la différence fondamentale entre les sociétés commerciales et l'État.

Prenez votre méchante multinationale préférée. À moins qu'elle n'ait obtenu de l'État lui-même un monopole ou une autre forme de privilège ou de protection, rien ne vous empêche de l'ignorer. Vous pouvez lui dire: "Je me passe de tes produits et je ne veux rien te payer." Essayez de répondre la même chose au contrôleur du fisc qui vous réclame un montant qu'il prétend que vous lui devez. Vous verrez qui a le plus de pouvoir, de la multinationale ou de l'État, qui est le renard dans le poulailler. La force de la multinationale réside dans la persuasion, tandis que la persuasion de l'État réside dans la force.

Une autre idée fausse qui circule est que l'État a diminué au cours de la dernière décennie. Si, dans certains domaines bien délimités, la réglementation s'est atténuée, il ne fait pas de doute que le quadrillage administratif s'est en général resserré. Comme ces phénomènes sont difficiles à mesurer objectivement, on utilise généralement, comme indicateur du poids de l'État dans la vie des gens, la proportion des budgets publics dans le produit intérieur brut. Les données sur les dépenses publiques sont accessibles à tout le monde, et standardisées par des organismes internationaux comme l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques.

Que révèlent ces données? Que la croissance de l'État a ralenti, mais que le monstre continue de grandir non seulement de manière absolue mais aussi en proportion de ce que les gens produisent et gagnent. Si on prend l'ensemble des pays de l'OCDE, la part des dépenses publiques dans le PIB est passé de 34,6% en 1974 à 41,9% en 1983 puis à 43,4% en 1993. Au lieu de croître de 21% comme durant la décennie précédente, les États ont crû de 4% en dix ans. Dans plusieurs pays, dont la France et le Canada, les dépenses publiques dépassent maintenant la moitié de la production nationale. Même aux USA, la part relative de l'État dans l'économie a augmenté (de 2%) durant la période 1983-1993[6]. De plus, à peu près partout en Occident, la croissance des impôts a moins ralenti que la croissance des dépenses publiques[7].

On ne saurait donc sérieusement prétendre que les problèmes actuels sont causés par le retrait de l'État. Tout au plus pourrait-on soutenir qu'ils découlent du ralentissement de sa croissance, que le citoyen drogué est en état de manque parce qu'il n'a pas assez augmenté sa dose annuelle d'État[8]. Cela étant, si l'État avait, après 1983, poursuivi sa croissance au rythme des neuf années précédentes, il aurait bientôt confisqué 100% de ce que les gens produisent: la France aurait connu ce paradis en 2015, et le Canada en 2020. En cette année de bonheur social 2020, les USA auraient rejoint la proportion de 55% qui est celle de la France actuelle, et seraient sans doute décrits par Le Monde comme le pays du "libéralisme sauvage".

Une autre idée louche veut que l'État soit indispensable au bien-être des pauvres. Il n'y a pas grand chose dans sa nature qui le destine à ce rôle. Du reste, le seul fait que, depuis 30 ans, la pauvreté n'a pas diminué alors que la taille relative des États augmentait de 50% et parfois de 100% devrait nous mettre la puce à l'oreille. En réalité, l'État est surtout utile à l'industrie de la pauvreté, au bien-être des fonctionnaires et des entreprises et institutions subventionnées. J'ai déjà calculé que si, au Canada, on prenait le total des montants consacrés annuellement aux dépenses sociales au sens large et qu'on les redistribuât directement en argent aux 20% de la population au bas de l'échelle des revenus, le pauvre typique se retrouverait dans le quintile supérieur: les pauvres seraient devenus riches.

3. Opinion et violence

Je me résume. L'efficacité économique ne s'oppose pas à l'"efficacité sociale" (si ce terme a un sens), mais à la domination de l'État. "L'économie à tout prix?" Si on entend par là le droit pour chacun d'établir ses propres prix et de vivre selon ses propres valeurs à l'abri de la coercition, oui bien sûr. Si, au contraire, on entend par là telle ou telle manipulation d'argent volé dans les officines de l'État, telle ou telle évaluation arbitraire des préférences individuelles, tel ou tel establishment appuyé par le bras séculier, la réponse est évidemment non.

Le gouffre qui sépare certaines opinions politiques porte à réfléchir. Ou bien ceux qui défendent les opinions que je viens d'attaquer ont dramatiquement tort, ou bien c'est moi. À mon avis, le premier volet de l'alternative est beaucoup plus vraisemblable que le second. Mais l'histoire de la pensée montre qu'on ne saurait être certain de ses opinions à 100%. C'est pourquoi il importe de ne pas forcer ceux qui ne les partagent pas à vivre dans un système qui les leur impose.

On touche ici du doigt une différence essentielle entre la liberté et l'étatisme. Ceux qui défendent la liberté ne souhaitent pas imposer leurs valeurs et leur mode de vie aux autres, qui sont tout à fait libres de se mettre volontairement au service de qui ils veulent et de s'imposer à eux-mêmes les contraintes qu'ils jugent dans leur intérêt. Mais ceux qui proposent une conception étatiste de l'efficacité sociale demandent des lois, des règlements, des traités qui n'ont d'efficacité que dans la mesure où leur garde prétorienne les impose à la minorité (et parfois à la majorité).

Il fut une époque, pas tellement lointaine, où la montée, timide sans doute mais constante, de la liberté et de la responsabilité individuelles pouvait laisser croire que la coercition étatique s'atténuerait avec le temps. Non pas au sens où les individus cesseraient de résister à l'État parce que celui-ci serait devenu omniprésent et invincible, mais au sens où la coopération libre et volontaire se substituerait graduellement à la coercition étatique. William Godwin, Henry David Thoreau, Herbert Spencer, Gustave de Molinari, pour ne nommer que ceux-là, ont entretenu cet espoir.

Or, nous voilà à l'aube du troisième millénaire, affublés d'États qui réglementent tous les domaines de notre vie, d'États qui considèrent l'individu comme un irresponsable et un idiot, d'États tels que 20% de la population se nourrit directement des impôts extorqués aux 80% restants, d'États qualifiés d'ingouvernables non pas parce que les sujets résistent au pouvoir mais parce qu'ils s'arrachent âprement son butin, d'États appuyés par un establishment exploiteur et auxquels une cour d'intellectuels souvent stipendiés répètent que Sa Majesté manque de pouvoir.

À mon humble avis, l'efficacité sociale requiert, contre cette tyrannie, rien de moins qu'une révolution de l'individu.


1. Anthony de Jasay, The State, Londres, Basil Blackwell, 1985. [Retour au texte]

2. Helene Cooper, "Ban on Mexican Trucs in U.S. Interior Shows Rise of Protectionism", Wall Street Journal, 5 février 1996, p. A1 et A10. [Retour au texte]

3. Voir, par exemple, Dennis C. Mueller, Public Choice II, Cambridge, Cambridge University Press, 1989; trad. fr. de la première édition: Analyse des décisions publiques, Paris, Economica, 1982. [Retour au texte]

4. Pierre Lemieux, Le droit de porter des armes, Paris, Belles Lettres, 1993. [Retour au texte]

5. Frédéric F. Clairmont, "Sous les ailes du capitalisme planétaire", Le Monde diplomatique, mars 1994; et Frédéric F. Clairmont et John Cavanagh, "Le 'club des deux cents' ou les vertus de la concentration", Le Monde diplomatique, décembre 1985. [Retour au texte]

6. OCDE, Statistiques rétrospectives 1960-1993, Paris, 1995, tableau 6.5. [Retour au texte]

7. Ibid., tableau 6.6. [Retour au texte]

8. Pierre Lemieux, Le sentiment individualiste, conférence prononcée devant la Junto, New-York, 1er février 1996; accessible à http://www.pierrelemieux.org/artjunto.html. [Retour au texte]


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