Publié dans Le Figaro-Économie, 18 juin 1999, p. X.

La fin de la monnaie
Les nouvelles technologies de l’information sonnent-elles la fin des monnaies étatiques et de la réglementation bancaire et financière ?
par
Pierre Lemieux

 

Comment les nouvelles technologies de l’information affecteront-elles la finance, la monnaie, et les relations entre gouvernants et gouvernés ? Richard Rahn, ancien économiste en chef de la Chambre de commerce des États-Unis, soulève ces questions dans un livre récent[1]. Il y soutient que la technologie éliminera la monnaie telle que nous la connaissons, favorisera la confidentialité financière, réduira les pouvoirs du fisc, et permettra de dénationaliser le système monétaire (comme le proposait déjà Friedrich Hayek il y a plus de vingt ans[2]).

Codage et cryptage

Pour Rahn, la recherche de la confidentialité financière se trouve à la source de la révolution monétaire qui se prépare, car les individus cherchent de plus en plus à cacher leurs transactions à des pouvoirs publics qui veulent tout savoir pour tout taxer. Grâce au cryptage, et notamment aux systèmes à double clé, les transferts électroniques de fonds peuvent rester secrets.

Soit, par exemple, le scénario suivant. Un Français effectue un travail de consultation pour un client américain. Selon la nature du travail, il n’a éventuellement même pas besoin de se rendre aux États-Unis ni de se soumettre aux exigences de la douane américaine ; toutes les communications se font par Internet.

Le contenu et la nature même de son rapport, envoyé par courrier électronique crypté, demeureront confidentiels. Comme le rappelle Rahn, mêmes les bureaux étatiques spécialisés sont en pratique incapables de décrypter les communications codées en PGP (Pretty Good Privacy), un logiciel accessible à tous.

Supposons que le consultant français obtienne d’être payé par virement électronique dans une institution qui respecte le secret bancaire, et que son client américain fait affaires avec le même genre d’intermédiaire (disons une banque en Suisse ou dans les Caraïbes). Le client américain e-maile un ordre de transfert crypté à son banquier (ou à un autre intermédiaire financier), qui le relaie, toujours crypté, à la banque (ou autre intermédiaire financier) du fournisseur français. La transaction est dès lors impossible à détecter, y compris par le fisc.

Il est vrai que l’absence de secret bancaire et de garantie de confidentialité brise la chaîne de l’anonymat. Mais dans un monde où foisonneront des intermédiaires financiers accessibles par ordinateur personnel, les individus désirant protéger la confidentialité de leurs affaires pourront sans doute obtenir ce genre de service quelque part.

Pourquoi les individus souhaiteraient-ils protéger leur financial privacy même contre leur propre gouvernement ? Une bonne partie du livre de Rahn répond à cette question. L’État, même démocratique, est un serviteur dangereux. La protection de la liberté individuelle exige que les individus soient en mesure de soustraire leurs ressources financières à un État qui les menace, comme l’ont démontré ceux qui, devant la montée du régime hitlérien, transféraient leurs avoirs dans des banques suisses. La confidentialité financière fournit une protection contre les appétits du fisc et la tentation totalitaire de l’État.

Rahn observe que le progrès technologique a généralement servi le pouvoir de l’État contre la liberté de l’individu. Mais il soutient que le développement actuel des technologies de l’information, notamment l’Internet et la cryptographie à double clé, a renversé le rapport de force et fourni aux individus des moyens de préserver leur vie privée.

Contrôles et monopoles désuets

Selon Rahn, les jours de la monnaie comme intermédiaire d’échange sont comptés. Les espèces seront éventuellement remplacées par des porte-monnaie électroniques. Les chèques céderont la place à des transactions électroniques débitant et créditant simultanément des portefeuilles de titres liquides et portant intérêt. La monnaie en tant qu’unité de mesure continuera d’exister, mais les individus auront le choix, pour leurs transactions privées et confidentielles, entre diverses devises et des billets de banque émis par des institutions privées.

L’impact des nouvelles technologies sur le système bancaire dépasse le phénomène actuel de la désintermédiation. Les distinctions s’atténueront entre la monnaie, les biens et les actifs. Par exemple, on pourra vraisemblablement régler des achats au moyen d’un débit instantané dans son fonds commun de placement.

Dans ce contexte, les systèmes centraux de compensation des effets bancaires tomberont en désuétude. Les banques centrales deviendront superfétatoires comme les tentatives des États pour contrôler l’information. Les gouvernements auront perdu leur pouvoir de lever des impôts spoliateurs et la taille des États diminuera. De même que, à l’heure de l’Internet, le pouvoir politique est incapable de contrôler les flux d’information, de même il devra renoncer à son monopole de la monnaie et à la réglementation serrée du système financier et monétaire.

« L’État, écrit Rahn, saura tout ou il ne saura pas grand chose. » Les États qui tenteront de préserver leurs contrôles devront recourir à des méthodes de plus en plus totalitaires (nouvelles exigences de déclaration des transactions, tentatives de contrôle des logiciels de cryptage) qui, en plus de détruire la liberté individuelle, mèneront à l’appauvrissement général de la population. Par conséquent, l’auteur s’attend à ce que les États occidentaux – les États-Unis, en tout cas – fassent le choix de la liberté et de la prospérité.

« Étant donné les nouvelles technologies, écrit Rahn, la surveillance étatique des transactions financières exigerait un degré d’intrusion dans la vie privée qui ne serait acceptable qu’au totalitarisme le plus dur. » Adam Smith affichait un optimisme semblable : dans The Wealth of Nations (1776), il écrivait que l’imposition d’une taxe de vente ne pouvait être envisagée sans « une inquisition qui serait insupportable dans un pays libre ». L’avenir donnera-t-il davantage raison à l’optimisme de Rahn ?

Ce qui est certain, c’est que la révolution financière et monétaire qui se profile derrière l’informatique, l’Internet et la cryptographie pourrait offrir des possibilités insoupçonnées aux individus, à leurs intermédiaires financiers ainsi qu’aux dirigeants politiques libéraux.


1. Richard W. Rahn, The End of Moeny and the Struggle for Financial Privacy, Seattle, Discovery Institute Press, 1999.

2. Friedrich Hayek, Denationalization of Money, Londres, Institute of Economic Affairs, 1998 (1976 pour la première édition).


| http://www.pierrelemieux.org |