Publié sur ce site, le 16 décembre 1997

Protectionnisme culturel et violence
par
Pierre Lemieux

 

Pour défendre les quotas de "chansons francophones" à la radio, une étrange complicité réunit les nationalistes canadiens et les deux côtés de l'Assemblée nationale du Québec. Ou est-ce vraiment étrange?

Étant moi-même amateur de poésie et de chanson françaises, j'aimerais bien que l'on n'entende que ça à la radio. Mais le désir justifie-t-il les moyens? Ai-je le droit de forcer les autres à sacrifier leurs préférences aux miennes. Car c'est bien de force qu'il s'agit.

Imaginons qu'une station de radio décide de ne pas respecter les quotas de chanson française. Que se passera-t-il?

Vraisemblablement, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes retirera à la station délinquante, ou ne renouvellera pas, le permis légalement requis pour utiliser les ondes nationalisées. Ou peut-être le gouvernement obtiendra-t-il une ordonnance d'un tribunal enjoignant à la station de se conformer à la loi. Laissons de côté les détails avocassiers: d'une manière ou d'une autre, un jugement de cour viendra, à moment donné, interdire à la station de diffuser en contravention de la loi. Qu'arrivera-t-il si la station contestataire continue comme si de rien n'était?

Ses dirigeants ou propriétaires seront accusés d'outrage au tribunal et passibles de plusieurs années de prison. S'ils ne se présentent pas en cour ou ne paient pas l'amende ou ne vont pas en prison, des mandats d'arrêt seront délivrés contre eux. Puis, des hommes armés, des flics puisqu'il faut les appeler par leur nom, les flics de l'État, viendront les chercher. "Défense de vivre, chante Ferré, Les flics nous regardent."

L'utilisation de la police pour faire toutes les sales besognes de l'État, au lieu de poursuivre les vrais criminels, est un phénomène qui marque toutes les époques de montée du pouvoir étatique, et en particulier le 20e siècle. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, comme sur le dérapage de l'État en général, mais cela m'entraînerait en dehors de mon propos actuel. Poursuivons donc notre scénario.

Les diffuseurs de chansons non officielles résisteront-ils à leur arrestation? On appellera un de ces groupes d'intervention lourdement armés. Si les assiégés ouvrent le feu (à supposer, bien sûr, qu'on leur ait d'abord donné la permission de posséder des armes), les flics tireront aussi. Mais que le siège soit ponctué ou non de coups de feu, il est facile de déterminer qui sortira vainqueur de la confrontation.

De toute manière, on n'en viendra vraisemblablement pas là, puisque les diffuseurs savent fort bien qu'ils n'ont aucune chance contre l'État puissant, lourdement armé, et riche de la moitié extorquée de ce que le peuple produit et gagne. Celui qui ferait mine de résister serait sans doute empêché, par tout le système arrimé à l'État, d'aller au-delà de quelques gestes symboliques. Le ministre -- celui qui a accordé la dernière faveur -- téléphonera à des membres du conseil d'administration. Pour protéger leur propres intérêts, les banquiers, les fournisseurs, voire les employés, de l'entreprise récalcitrante lui retireront leur appui.

Les quotas de chanson française ne sont pas d'amicales suggestions d'un État qui vous veut du bien, mais des édits autoritaires appliqués par des hommes armés. L'État monstrueux que nous connaissons n'a rien d'"Une fusée Pershing dans un nid de colombe" -- pour citer un peu de chanson française à la Ferré --, c'est une organisation coercitive qui réglemente minutieusement nos vies. Si la violence étatique est occultée, c'est simplement parce que l'on s'écrase avant que la menace ne soit mise à exécution.

Est-il justifiable d'employer la violence pour forcer les gens à écouter tel genre de chanson plutôt que tel autre, à chanter dans une langue plutôt que dans une autre? Poser clairement la question, c'est sans doute y répondre, et il faut bien que le renard étatique se soit efficacement déguisé en poule populaire pour que la coercition étatique soit ici tellement incontestée.

Les paradoxes de la soi-disant politique culturelle sont nombreux. J'ai essayé ailleurs (dans mes "Réflexions libres sur l'État et la culture", in Les politiques culturelles à l'épreuve, sous la direction de Florian Sauvageau, Québec, I.Q.R.C., 1996) de montrer comment l'État nuit à la culture française en prétendant la protéger et l'encourager.

La question que je veux soulever ici est: Pourquoi le complexe étatique culturel, que l'on peut appeler l'État québécois-canadien, chercherait-il à favoriser la culture française? Ce n'est certes pas parce que la majorité la préfère à la culture américaine.

Une hypothèse vraisemblable est que l'État québécois-canadien se sent menacé par la culture américaine. Il est facile de comprendre la menace que représente, pour un tyran local, les réminiscences individualistes et révolutionnaires de la culture américaine. Pourtant, à la fin du 20e siècle, les courants majoritaires de cette culture sont tellement représentatifs de la tyrannie tranquille que c'est des USA que nous importons les chasses aux sorcières du jour (tabac, pornographie, pédophilie, drogues, sexisme, discrimination), les techniques de fichage et les papiers d'identité officiels sans le nom, la militarisation de la police, et combien d'autres politiques liberticides.

De plus, la culture française en général et la chanson en particulier ne sont pas non plus sans danger pour les statocrates. S'il est vrai que la culture française a longtemps charrié plus de scories étatistes que la culture anglo-américaine, c'est la première qui est souvent, aujourd'hui, la plus réfractaire à la rectitude politique que les statocrates de Québec, d'Ottawa et de Washington cherchent sans cesse à nous imposer par leurs lois. Pour se désengluer de la pensée étatiste unique, il serait bon que les Québécois écoutent davantage la chanson française, poétique et iconoclaste -- tenez, Ferré par exemple:

"Il pleure dans ma cour des chats de Tahiti
Des clitoris germains des lèvres sous-marines [...]
Sur le Mont de Vénus et ma croix sur le dos
Je suis mort cette nuit en fumant des Celtiques"

L'esprit français -- je ne dis pas "l'esprit québécois", si tant est que ce mot à un sens --, la poésie française, la chanson française fournissent peut-être une clé pour nous délivrer de la pureté publique, de ce monde aseptisé, asexué, réglementé, que tissent l'État-Providence et sa parole d'Évangile inscrite même sur nos paquets de Celtiques.

Je ne soutiens pas que, globalement, la culture française accueille, mieux que l'anglo-américaine, l'individu et sa liberté. C'est là une question complexe qui exige de faire la part de la culture et de l'État et, à mon avis, de reconnaître la contribution libertaire autant de l'individualisme farouche que de l'amour des formes, autant du droit de porter des armes que de la liberté sexuelle, autant des rednecks américains que des caryatides françaises (voir mon "Of French Caryatids and American Rednecks", Liberty, janvier 1998). Il demeure que la culture française n'est pas aussi étatiste que le croient les statocrates québécois-canadiens.

Ce que cherche au fond l'État québécois-canadien, sous prétexte de protéger la culture "francophone" comme ils disent, c'est sans doute de favoriser la mafia intellectuelle locale, le lobby national des artistes subventionnés, reconnaissants, et donc (sauf exception) gentils et peu menaçants; et à empêcher les dangereuses idées étrangères, autant françaises qu'américaines, de contaminer ses sujets locaux.

Cette tendance à utiliser la force pour protéger une culture "nationale" se situe bien dans la logique du pouvoir étatique. On ne s'étonnera pas que la branche québécoise et la branche outaouaise de l'État canadien y collaborent gaillardement.


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