Publié, en version légèrement abrégée (et avec une coquille ennuyeuse), dans La Presse, 1er décembre 1999, p. B-3.
Travail au noir: une réclame cucul et obscène
par
Pierre LemieuxLe fisc québécois peut dormir sur ses grandes oreilles : sa réclame sur le thème « Le travail au noir cest du vol » risque peu dêtre contestée. Les intellectuels et ceux de la Nomenklatura qui sont subventionnés ou stipendiés par lÉtat se trouvent du bon côté du guichet. Leur seul péché consiste parfois, comme tout le monde, à embaucher au noir pour leurs travaux domestiques. Quant aux petits travailleurs au noir, ils sont incapables, ou ont peur, de se défendre.
Pourtant, soumise à la critique rationnelle, la réclame du fisc est éminemment contestable. Si le travail au noir est du vol, qui donc sont les victimes ?
Une idée reçue voudrait que la réponse soit : « Tous les contribuables ». En ne payant pas « leurs » impôts, les travailleurs au noir imposeraient un fardeau fiscal accru à ceux qui ne cachent pas, ou ne peuvent pas cacher, leurs revenus au fisc. Or, comme le suggère lécole économique des Choix publics, cest linverse qui se passe. Léconomie souterraine constitue un frein automatique à lappétit spoliateur du Léviathan. Harold Demsetz soutient même que lÉtat ne peut prélever plus de la moitié de ce que les gens produisent puisque, à partir de ce point, léconomie souterraine croît en proportion des exactions étatiques (Economic, Legal, and Political Dimensions of Competition, North-Holland, 1982).
LÉtat canadien-québécois, qui voudrait bien passer le mur du 50%, a intérêt à diaboliser le travail au noir et lévasion fiscale quil implique. Car cest bien à la moitié de ce que les gens produisent et gagnent quéquivaut la somme totale des impôts actuels. Les peuples ont déjà fait des révolutions, dont laméricaine et la française, contre des impôts moins spoliateurs.
Les travailleurs au noir ne volent pas tout le monde puisque, au contraire, ils empêchent lÉtat dêtre encore plus vorace. En ce sens, tout le monde profite du travail au noir, qui est une forme de résistance pacifique, un substitut à la révolution. Béni soit le travail au noir, et on devrait décorer chaque travailleur contrevenant que les flics du régime envoient ou menacent denvoyer en prison. Peut-être, un jour, émettra-t-on des timbres à la mémoire de ces résistants qui signorent.
Certes, le travail au noir défavorise certains individus. Sil ne constitue pas du vol à lendroit des contribuables cest-à-dire de ceux qui paient plus quils ne reçoivent , il prive de ressources le fisc et ceux qui vivent au crochet de lÉtat. Cest sans doute au nom de ceux-ci et en leur nom personnel que les bureaucrates du fisc mène leur campagne de pub avec notre argent.
Le problème est que, pour toute morale digne de ce nom, ce nest pas voler que dempêcher quelquun de prendre ce qui ne lui appartient pas. Si on a déjà pu soutenir que des impôts raisonnables sont nécessaires pour accomplir des tâches essentielles dintérêt public, il est évident que les impôts actuels nont rien de raisonnable et que seule une petite portion de ce que nous sommes forcés de payer finance des fonctions essentielles de lÉtat.
Limpôt sert à financer quoi ? Leurs lois qui nous interdisent de consommer ou de fumer ce nous voulons, dimporter ou de lire ce quils définissent comme « pornographique » ou « séditieux » ; leurs douaniers qui reniflent nos valises quand nous rentrons dans ce quils appellent notre pays ; leur subventionnement et leur contrôle de léducation et de la culture ; leurs lois qui autorisent leurs inspecteurs de ceci et de cela à pénétrer sur des terres, dans des maisons, dans des bureaux ou dans des usines qui ne leur appartiennent pas ; le numéro desclave (dit « assurance sociale ») dont ils marquent leur bétail, les papiers didentité quils nous imposent, leurs obligations de déclaration, leurs formulaires dégradants ; leurs systèmes de fichage, leur bases de données croisées ; leur prohibition de la légitime défense, leur criminalisation des honnêtes gens ; leur monopole de la santé ; leur corporatisme soutenu par le bras armé de lÉtat, leurs assauts contre la liberté du travail ; leurs autorisations administratives et leurs permis de ceci et de cela ; leurs élections réglementées, leur contrôle de la liberté dexpression ; leurs soi-disant services, prétextes dune bureaucratie qui tisse autour de nous un filet infranchissable.
Si nous ne pouvons nous passer de cet État tutélaire, cest parce quil crée une dépendance, bien pire que nimporte quelle drogue, générant ainsi les conditions mêmes de son existence et de sa croissance (voir Anthony de Jasay, LÉtat. La logique du pouvoir politique, Belles Lettres, 1994).
Bref, limpôt sert surtout à financer leur tyrannie tranquille, leur fascisme soft. Mussolini avait hélas ! bien raison despérer que le 20e siècle serait « le siècle de lÉtat ». Le travail au noir ne prive pas de services publics les pauvres individus démunis mais, au contraire, il sert à empêcher nos États monstrueux de croître encore davantage.
Le pouvoir a peur du dicton libertarien « limpôt, cest du vol », et sa novlangue veut nous faire croire que le volé est le voleur. Ceux que La Boétie appelait les « mange-peuples » se présentent comme les victimes des petits travailleurs au noir. Encore un coup et Police-Québec sappellera Amour-Canada.
Le travail au noir, cest du vol ? Disons-le hautement au nom de ceux qui ne savent pas lexprimer ou ont peur de parler : cette propagande du fisc est naïve, cucul, obscène. Si lÉtat était lui-même soumis à ses lois sur la publicité trompeuse, une charrette de politiciens et de bureaucrates se retrouverait bientôt dans les prisons dont leurs prétendues lois menacent constamment les individus pacifiques.
Sans doute faudrait-il nuancer un peu : parler du capital social dhonnêteté que lÉtat myope est en train de détruire et que la résistance même met éventuellement en péril, sinterroger sur la règle de droit si tant est quelle signifie encore quelque chose, examiner la valeur morale de la « common opinion of mankind ». Mais la conclusion générale demeurerait à peu près intacte : empêcher de nuire davantage notre tyrannie administrative à la Tocqueville en lui retirant ne serait-ce quun dollar est devenu une uvre dutilité sociale, un service que nous rendons à nos enfants et aux générations futures. Encourager la désobéissance et le travail au noir est une responsabilité sociale.