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Publié dans Le Figaro-Économie, 20 février 1997, p. X.
Comment faire fortune sur les marchés financiers? Qu'est-ce que le spéculateur à succès doit apprendre? Comment la spéculation en bourse s'imbrique-t-elle dans l'économie, la société et la vie?
Si quelqu'un peut répondre à ces questions, c'est sans doute Victor Niederhoffer. Titulaire d'un Ph.D. en Finance de l'Université de Chicago, consacré aux États-Unis comme le meilleur gestionnaire financier en 1994, Niederhoffer a amassé une vaste fortune personnelle en spéculant sur les marchés financiers. Au début de la cinquantaine, Niederhoffer vient de publier ses mémoires sur le thème de "l'éducation d'un spéculateur"[1].
Sport et musique
D'entrée de jeu, l'auteur nous prévient que l'humilité constitue l'une des vertus cardinales du spéculateur. Au lieu de vanter ses succès, il se plaît à relater ses échecs comme, par exemple, le jour de mars 1995 où, en une heure, la valeur de ses actifs a fondu de 25% avec la débâcle du dollar. Que le spéculateur frôle sans cesse la catastrophe financière, Niederhoffer le savait depuis son enfance puisque son grand-père, petit boursicoteur, avait été ruiné par le crash de 1929, à l'instar d'un grand nombre de spéculateurs plus importants.
Tous les spéculateurs ne font pas fortune, et ceux qui s'enrichissent ne connaissent pas que des succès. Au début de sa carrière, Niederhoffer a travaillé pour George Soros qui, avec des rendements de 35% par année sur plusieurs décennies, est sans doute le plus grand spéculateur de notre époque. Mais même Soros n'est pas à l'abri des échecs: en 1996, son Quantum Fund accuse un rendement négatif. La spéculation consiste à acheter à bas prix et à vendre cher, mais le problème consiste justement à savoir quand les prix vont monter ou baisser.
Comment s'éduque un spéculateur? Victor Niederhoffer nous raconte son enfance modeste dans un quartier juif de New York, ce qu'il doit à son père, fonctionnaire de police et figure omniprésente dans ce livre, puis, plus tard, ses études à Harvard et à Chicago. Étonnant destin que celui de ce self-made man, et fascinante éducation que la sienne, marquée par le sport et le jeu, la musique, l'analyse scientifique, et l'esprit de compétition.
Plus d'un lecteur sera déboussolé par la place du sport et du jeu dans la vie du jeune Niederhoffer. Pour les enfants de son quartier, tout est prétexte à jeu d'argent. Ils découvrent ensuite la fascination des courses et du pari mutuel. Mais toute expérience est aussi apprentissage.
Le chapitre le plus étrange de L'éducation d'un spéculateur compare les fluctuations boursières aux mouvements des symphonies de Beethoven et des sonates de Bach. Figure excentrique et haute en couleurs, Victor Niederhoffer nous présente ses théories musicales-financières avec plus qu'une pointe d'humour et d'ironie ludique. Une leçon s'en dégage: la spéculation financière n'est pas une activité martienne, elle fait partie des choses -- des bonnes et belles choses -- de la vie.
A contre-courant
La spéculation n'est pas que du jeu. Elle remplit des fonctions économiques cruciales en permettant le transfert des risques, en fournissant un mécanisme homéostatique d'équilibrage de l'offre et de la demande, en prévenant les pénuries et les excédents, et en atténuant les fluctuations des prix. La spéculation deviendra-t-elle déstabilisatrice quand tout le monde hurle avec les loups? Selon Niederhoffer, le vrai spéculateur, celui qui réussit, joue contre la foule et contribue à dégonfler les bulles financières. L'idée du spéculateur comme franc-tireur court en filigrane dans tout le livre.
Le spéculateur va à contre-courant du marché, et la réalité finit par lui donner raison. La question revient alors à savoir comment il réussit à prévoir l'avenir mieux que le commun des mortels (et que les spéculateurs malheureux). Plusieurs types de réponse ont été proposés. Selon la théorie des marchés efficients, la chose est impossible: le spéculateur qui réussit n'est qu'un joueur qui a eu de la chance. Une autre tradition d'analyse économique conçoit le spéculateur comme un entrepreneur kirznerien[2], qui détecte des conditions du marché que les autres ne voient pas. Un troisième type de réponse relève de ce qu'on appelle "l'analyse technique" des marchés.
Niederhoffer dégonfle rapidement le simplisme de l'analyse technique, et renvoie aux oracles de Delphes les autres recettes magiques des gourous financiers. Ces approches contredisent la méthode scientifique et n'ont aucun pouvoir de prévision. L'auteur rejette aussi l'hypothèse des marchés efficients, selon laquelle les fluctuations des cours relèvent du hasard. Il montre comment l'évolution des marchés comporte des "régularités" qui se prêtent à l'analyse scientifique et statistique. Ses constatations étranges incluent, par exemple, la tendance haussière des années dont le millésime se termine par 5, par opposition aux millésimes finissant par 7.
Cependant, les marchés changent sans cesse. Plusieurs spéculateurs ont été ruinés par de fausses anticipations de régularités, comme ceux qui parièrent sur une répétition d'octobre 1929 ou, plus près de nous, d'octobre 1987. Le spéculateur efficace, nous dit Niederhoffer, détecte l'apparition et la fin des régularités. Surtout, il comprend les motivations et les facteurs sous-jacents au changement, et il est en mesure d'analyser leur impact. Tout est relié à tout. Quand les vents faiblissent sur l'ouest du Pacifique, la température de la mer monte, les récoltes d'anchois en Amérique latine (qui servent notamment à l'alimentation du bétail et de la volaille) en souffrent, et les Niederhoffer de ce monde se précipitent pour acheter des grains.
Le spéculateur ressemble donc bien à l'entrepreneur kirznerien, celui par qui les marchés demeurent efficaces. Les régularités sur lesquelles joue le spéculateur manifestent des divergences intenables dans les cours du marché: "Il y a toujours quelque part un marché où des divergences demandent à être corrigées." "Mais, ajoute immédiatement l'auteur, le problème consiste à les découvrir."
Proies et prédateurs
Un autre ingrédient de l'éducation d'un spéculateur se trouve dans l'esprit de compétition. Niederhoffer, qui fut lui-même champion nord-américain de squash, établit de nombreux parallèles entre la compétition sportive et la spéculation boursière. Il modélise les marchés financiers comme des systèmes écologiques où s'affrontent proies et prédateurs. C'est d'ailleurs là que notre auteur est le plus vulnérable puisque, comme il l'admet d'ailleurs lui-même, il y a toute la différence du monde entre un requin qui dévore un petit poisson et les avantages réciproques de l'échange volontaire dans la société humaine.
En fin de compte, on ne sait pas ce qui fait un bon spéculateur, sinon que ses qualités relèvent du riche éventail de l'expérience humaine, qui va du jeu d'échecs à la vie familiale en passant par l'aventure et le sexe. De toute manière, l'auteur nous avait prévenus, dès l'entrée en matière de son livre, qu'il ne serait pas assez fou pour nous révéler sa recette s'il en possédait une. Toute recette perdrait son efficacité du seul fait d'être diffusée.
Victor Niederhoffer a-t-il une recette? Je ne le crois pas. Des vertus comme l'esprit individualiste, la confiance en soi et l'application de la méthode scientifique sont des conditions nécessaires mais non suffisantes pour réussir dans ce domaine, comme dans d'autres du reste. Les leçons de ce livre fascinant, écrit dans un style pétillant par l'un des businessmen les plus savants de notre époque, concernent autant la vie en général que la spéculation financière en particulier.
1. Victor Niederhoffer, The Education of a Speculator, New York, Wiley, 1997.
2. Voir Israel M. Kirzner, Competition and Entrepreneurship, Chicago, University of Chicago Press, 1973.