Publié dans Le Figaro-Économie, 9 avril 1999, p. XI.
L'économie comme science expérimentale
La science économique se prête à des expériences de laboratoire qui présentent une grande valeur pédagogique
par
Pierre Lemieux
Si lÉtat fixe à la hausse le salaire minimum ou dautres conditions de travail, la quantité demandée de main-duvre diminuera, créant par le fait même du chômage. Combien déconomistes nont-ils pas rêvé que cette conclusion, qui leur apparaît si évidente, fasse lobjet dune expérience qui convaincrait tous les observateurs ? Un manuel déconomie publié récemment aux États-Unis par Theodore Bergstrom et John Miller démontre que ce genre dexpérience est possible et donne les recettes pour les réaliser en classe, avec les élèves comme participants et observateurs[1].
On dit souvent que limpossibilité de lexpérimentation empirique est ce qui distingue les sciences sociales des sciences exactes. Comment contrôler des conditions expérimentales dans une société humaine complexe ? Même si lon réussit à monter des expériences de laboratoire, lindividu observé se sait observé et il nagira pas de la même manière que dans la réalité.
Cette critique épistémologique des sciences humaines néglige la possibilité de calquer les incitations des sujets expérimentaux sur la réalité. Lindividu cherche à maximiser son bien-être (son « utilité » en termes économiques) et il répondra dans ce but aux incitations auxquelles il fait face. Si lon peut structurer une expérience de telle sorte que les sujets soient soumis à des incitations réalistes, on devrait obtenir des observations représentatives du monde réel. Doù lidée de réaliser des expériences de laboratoires dont les sujets seront récompensés en argent, ou en notes sil sagit dune classe détudiants, dans la mesure où ils réussissent à maximiser leur utilité dans leur rôle de consommateur ou leur profit dans leur rôle de producteur.
Le but de ces expériences consiste à tester les résultats de la théorie économique ou, à tout le moins, de démontrer aux étudiants la vraisemblance des théorèmes économiques élémentaires.
Expériences économiques
Le livre de Theodore Bergstrom et de John Miller se situe dans cette tradition déconomie expérimentale. Les premiers travaux du genre remontent aux expériences réalisées en classe par le Pr Edward Chamberlin de lUniversité Harvard, il y a un demi-siècle. Alors que Chamberlin prétendait infirmer expérimentalement la théorie néoclassique des marchés concurrentiels, ses successeurs, de Vernon Smith à Bergstrom et Miller, ont plutôt obtenu des résultats empiriques conformes aux conclusions de la théorie.
Conçu comme manuel dintroduction à la théorie microéconomique, le livre de Bergstrom et Miller propose toute une série dexpériences économiques à réaliser en faisant participer les élèves à des marchés simulés. Le manuel complémentaire à lusage du maître décrit le déroulement et les résultats dexpériences réalisées par Bergstrom et Miller dans leurs propres classes de lUniversité du Michigan et de lUniversité Carnegie Mellon.
Au fil des expériences, les élèves sont tour à tour acheteurs (demandeurs) et vendeurs (offreurs). Chaque demandeur attache une certaine valeur dusage (représentants ses préférences) au bien échangé et chaque offreur doit payer des coûts de production. La différence entre, dune part, le prix convenu et, dautre part, la valeur dusage du demandeur ou le coût de production de loffreur donne le profit respectif de chacun. La note que lélève obtient pour le cours dépend en partie du profit quil réalise dans les diverses séances déchange. Idéalement, on constituera même une cagnotte despèces sonnantes et trébuchantes qui sera redistribuée selon la performance des participants.
Une expérience se compose dune ou de plusieurs séances déchange, chaque séance comportant elle-même une ou plusieurs rondes. Chaque expérience est précédée dexplications et dexercices de mise en situation, et suivie dun rapport de laboratoire, dune discussion en classe et dun travail additionnel demandé à létudiant. Lensemble de la matière représente entre 26 et 39 heures en classe et peut être complété par un manuel plus conventionnel de théorie microéconomique.
Les premières expériences proposées permettent de comprendre loffre, la demande et leur interaction sur le marché. Des demandeurs avec des valeurs dusage différentes génèrent une courbe de demande à pente négative ; des offreurs avec des coûts de production différents donnent lieu à une courbe doffre à pente positive. Après une ou deux rondes déchange, le prix du marché sétablit à un niveau très proche du prix déquilibre que prédit la théorie. On vérifie aussi expérimentalement ce qui se passe si les coûts de production des vendeurs ou les préférences des acheteurs changent.
La théorie confirmée
Parmi les conclusions de la théorie microéconomique que les participants vérifient expérimentalement, notons, en plus des conséquences dun salaire minimum imposé par la loi, les résultats suivants : une taxe de vente (ou une TVA) nest quen partie répercutée sur les prix TTC, et son incidence sur le vendeur et lacheteur ne varie pas selon quelle est nominalement imposée à lun ou à lautre ; une taxe crée une perte sèche en empêchant des échanges ; un système de permis de pollution constitue une méthode économiquement efficace de régler des problèmes de coûts externes ; un monopole produit moins et demande plus cher que des entreprises concurrentielles, mais il se maintient surtout grâce à lappui de la force publique ; le libre-échange est à lavantage des habitants des pays pauvres ; lasymétrie de linformation engendre lantisélection, phénomène bien connu en assurances et qui explique aussi les problèmes de qualité dans le marché des voitures doccasion.
À partir des préférences des demandeurs et des coûts des offreurs, on trace expérimentalement les courbes de demande et doffre du marché, et on mesure ce que les économistes appellent le « surplus des consommateurs » et le « surplus des producteurs ». On expérimente de manière presque tangible des concepts économiques comme celui d« externalités », de « chômage volontaire », ou de « coûts irrécupérables ».
Louvrage de Bergstrom et Miller agacera plusieurs lecteurs français à cause de son américano-centrisme et des relents de rectitude politique qui le parcourent. De plus, la division du travail entre le manuel de létudiant et celui du maître nest pas claire du moins pour le lecteur qui na pas lui-même effectué les expériences proposées. Et il sagit bien dun manuel de recettes expérimentales, dont la simple lecture est souvent aride.
Cela étant, le genre dexpérimentation économique développée dans ce livre présente des avantages pédagogiques majeurs. Des lycéens qui participeraient aux expériences proposées, dans le cadre dun cours déconomie remanié, acquerraient une vision du monde tout à fait différente celle de léconomiste et ce, dune manière plus agréable et plus efficace quun cours magistral. En fait, ces jeux économiques profiteraient à tous ceux, du décideur public au dirigeant dentreprise en passant par le communicateur, qui nont pas de formation de base en science économique.
1. Theodore C. Bergstrom et John H. Miller, Experiments with Economic Principles, McGraw-Hill, 1997, accompagné d'un Instructor's Manual.