Publié dans Le Devoir, 5 juillet 2001, p. A-7. A shorter version in English appears on this site.
Un indicible mépris pour Police Canada
On ne peut complètement rejeter l’obligation d’un certain respect pour ce que Vico appelait la « common opinion of mankind ». Arrive toutefois arrive un moment où il faut suivre Junius : « Le sujet qui est vraiment loyal envers le premier magistrat ne recommandera aucune mesure arbitraire ni ne s’y soumettra. » Des lois immorales ne sont que de prétendues lois.
J’appelle « Police Canada » le dispositif bureaucratico-policier qui s’est mis en place dans ce pays au cours des dernières décennies afin de surveiller les individus pacifiques et les forcer à vivre comme l’État croit qu’ils devraient vivre. En voici le fer de lance.
Depuis les prétendues lois C-17 de 1991 et C-68 de 1995, tous les détenteurs d’armes doivent, tous les cinq ans, requémander leur « privilège » de posséder des armes (même de simples armes de chasse) et remplir un formulaire où Police Canada les interroge sur des aspects intimes de leur vie privée. Parce qu’ils n’ont pas obtenu les nouveaux permis, plusieurs centaines de milliers (selon le gouvernement fédéral) voire quelques millions (selon des estimations plus vraisemblables) de Canadiens sont devenus des criminels de papier passibles de 10 ans de prison.
Depuis l’entrée en vigueur de la dernière de ces prétendues loi, j’ai acheté des armes de chasse qui ont donc, avant que je ne fusse autorisé à les sortir de chez l’armurier, été fichées, avec leur propriétaire, dans le registre central de Police Canada. Depuis 1998, ce registre remplace les registres que, auparavant, chaque armurier était obligé de tenir. Si je ne faisais pas mine de renouveler pas mon permis qui vient à échéance le mois prochain, je serais une victime trop facile pour la police.
Pour la deuxième fois de ma vie, j’ai donc rempli le formulaire obscène et, le 29 juin, l’ai envoyé à la Sûreté du Québec qui, dans cette province, représente le bras armé de Police Canada. À 53 ans, je me suis encore fait demander avec qui je couchais. Pour racheter ma dignité d’individu souverain et préparer les actions de l’avenir, je leur ai servi quelques réponses et commentaires non prévus par leur formulaire bureaucratique. De plus, j’ai mis mon (enfin, ce qu’ils appellent « mon ») formulaire en entier sur le Web (à http://www.pierrelemieux.org/policecanada.html) afin que, dans cette jungle de prétendues lois, les gens voient de quoi il s’agit.
Prenez, par exemple, la question 19d du formulaire, qui demande : « Au cours des cinq dernières années, avez-vous tenté ou menacé de vous suicider ou, après avoir consulté un médecin, avez-vous fait l’objet d’un diagnostic ou subi un traitement à la suite d’une dépression, d’abus d’alcool ou de drogues, de problèmes comportementaux ou émotifs ? »
En répondant à cette question comme aux autres, quiconque « fait sciemment une déclaration fausse ou trompeuse » est, en vertu de leur prétendue loi, coupable d’un crime ou d’un délit et passible de cinq ans de prison. D’autre part, toute réponse affirmative implique de « fournir des détails sur une autre feuille », et provoquera une enquête, d’autres questions et éventuellement l’exigence d’un rapport médical ou psychologique. C’est l’État sanitaire, l’État psychiatrique.
La question 19e demande : « Au cours des cinq dernières années, la police ou les services sociaux ont-ils, à votre connaissance, reçu une plainte contre vous pour usage, tentative ou menace de violence ou autre conflit à la maison ou ailleurs ? »
La question 19f se lit comme suit : « Au cours des deux dernières années, avez-vous vécu un divorce, une séparation ou une rupture d’une relation importante, ou encore avez-vous perdu votre emploi ou fait faillite ? » J’ai refusé de répondre à cette question et, comme on peut le vérifier sur le Web, j’ai écrit : « Mes chagrins d’amour ne vous regardent pas. »
La question 27 exige d’indiquer les conjoints de droit ou de fait avec lesquels on a vécu au cours des deux dernières années. La question 26 force le demandeur à identifier son conjoint actuel. J’ai inscrit : « Je ne couche avec personne ces temps-ci. » Et, dans une annexe que l’on trouvera également sur mon site Web, j’ai précisé, en bon sujet : « Je vous demanderai la permission la prochaine fois que je voudrai baiser. »
Question 15 : « Indiquez les classes d’armes à feu que vous possédez actuellement. » La question précise : « Dans le but d’accélérer le processus, s.v.p. fournissez le no de certificat d’enregistrement d’au moins une de vos armes à feu à autorisation restreinte ou prohibées. » Je possède, depuis 1981, un revolver, qui est évidemment enregistré puisque toutes les armes de poing (à part celles des criminels) le sont depuis 1934. J’ai donné le numéro de mon certificat d’enregistrement, que le lecteur peut aller vérifier sur le Web.
Non seulement faut-il obtenir les signatures de deux garants et fournir une photo authentifiée, mais il faut aussi, dans un pays où les papiers d’identité ne sont pas censés être obligatoires, fournir une pièce d’identité officielle munie d’un numéro. J’ai donné le numéro de mon passeport canadien, que l’on peut voir sur le Web. Je leur ai ainsi renvoyé leur numéro en plein visage.
Dans l’annexe, je pose quelques questions : « Pourquoi faut-il que j’aie des papiers d’identité officiels numérotés? Comme du bétail ou un esclave? Savez-vous qu’on a déjà réussi à vivre dans ce pays sans être constamment numérotés par l’État ? »
J’ai aussi agrémenté le formulaire de deux autocollants. Inspiré par Le Prisonnier (la fameuse série télévisée de Patrick McGoohan), l’un dit : « Bonjour chez vous ! Un message de Police Canada. » L’autre : « Les Canadiens français ont eu des armes à feu sans autorisation durant quatre siècles (jusqu’en 1977). »
Au moins peut-on encore parler. Peut-être.
Si Police Canada ne renouvelle pas mon permis avant le 10 août, je serai un criminel officiel passible de 10 ans de prison en vertu de leurs lois. Bien que j’aie d’autres choses à faire dans la vie, mon action est dictée par l’obligation morale que nous avons de résister à ces « lois » liberticides et contraires à nos traditions. Je veux tenter de dire mon indicible mépris pour ces prétendues lois, mais cela n’est rien à côté du mépris dont les historiens de l’avenir accableront la mémoire de ceux qui les font appliquer par leurs hommes armés.