Marie Malavoy, ou le voleur volé, par Pierre Lemieux (<I>Le Devoir</I> )

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Le Devoir, 11 avril 1995

Marie Malavoy, ou le voleur volé
par
Pierre Lemieux

 

Admettons pour le moment l'hypothèse que l'ancien Ministre de la Culture soit coupable de la dernière infraction qu'on lui reproche: avoir versé une contribution illégale au Parti Québécois.

A priori, quiconque aime la liberté pardonnerait cette peccadille à Mme Malavoy. Pour une raison fort simple: la loi qu'elle a violée est une ignominie. Elle limite, voire interdit, aux individus d'utiliser leurs ressources pour exprimer à leur gré leurs opinions politiques. Selon le directeur général du Financement des partis politiques, un individu n'a même pas le droit, en période de campagne électorale ou référendaire, de fabriquer sa propre affichette de pelouse. En fait, les lois du genre ont principalement pour effet de protéger les partis politiques établis contre la concurrence des nouveaux partis éventuels, et il est possible que ni le R.I.N. ni le Parti Québécois n'eussent été créés si la loi inique de 1977 avait existé. "Alors, écrivait Henry David Thoreau dans son fameux essai sur La Désobéissance civile, je dis: violez la loi."

"Il n'y a pas grand monde qui va me crucifier pour ça", a déclaré le député de Sherbrooke. La tradition de ce pays, en effet, a longtemps minimisé les lois stupides ou, en tout cas, voulu qu'elles fussent appliquées "à la canadienne", c'est-à-dire avec un zèle minimum. Mais j'ai de petites nouvelles pour Mme Malavoy, qui ne sera pas le premier citoyen à s'apercevoir que les choses ont changé.

Le comportement de Mme Malavoy atténue toutefois la sympathie à son égard. Où était-elle quand la loi de 1977 gouvernant le financement des partis politiques a été votée, par le parti même qu'elle finançait? Quand a-t-elle critiqué cette loi avant d'être prise la main dans le sac? Elle prétend qu'elle ignorait la loi, puisqu'elle n'a évidemment pas lu les 11 000 pages de lois et de règlements provinciaux et fédéraux qui pleuvent chaque année sur le pauvre peuple. Elle n'est pas la seule ignorante, mais quand donc a-t-elle seulement exprimé son indignation devant cette logorrhée législative?

Tellement de lois et de règlements s'immiscent dans toutes les actions de la vie quotidienne que, pour peu que quelque bureaucrate veuille y consacrer les ressources nécessaires, n'importe qui est, quelque part, à moment donné, coupable de quelque infraction, délit ou crime. Je suggère à Mme Malavoy, par exemple, de lire au plus vite le Code criminel canadien (que son parti propose de reconduire après le grand soir) avant que de se trouver coincée dans quelque affaire plus grave. Encore notre politicienne a-t-elle de la chance par rapport au menu peuple, puisqu'elle est instruite et n'aurait à consacrer qu'une minute par page, soit à peine un mois à plein temps, pour lire les nouvelles lois et les nouveaux règlements adoptés chaque année.

J'avoue éprouver quelque gêne à frapper un ennemi sur le carreau, et une dame en plus. Je veux donc être bien clair: mon argument n'est pas (pour parler PC, et mauvais latin) ad mulierem, je n'attaque pas la personne mais le collaborateur du tyran. Ce n'est pas ma faute si Mme Malavoy a décidé de s'y associer.

Car ce qu'il y a de plus gênant encore dans son comportement, c'est que Mme Malavoy était justement de ceux qui appelaient le pouvoir de l'État, croyant sans doute qu'elle serait ad vitam aeternam du côté du geôlier. (Au cas où j'aurais raté quelque chose de crucial dans les déclarations et opinions de Mme Malavoy, je lui ai écrit pour qu'elle me corrige là-dessus au besoin; elle a choisi de ne pas répondre à cette question.) Elle a voulu un État qui réglemente tout, capable d'abattre quiconque lève la tête, eh! bien, elle l'a eu. Comme dans les scandales politiques à la Bernard Tapie qui éclaboussent la classe politique un peu partout dans le monde, on est en présence du voleur volé, du tyran tyrannisé. Même s'il faut se garder d'un esprit de vengeance mesquin, on résiste difficilement à l'ironie de la situation.

Mme Malavoy est une privilégiée du système. Professeur d'université (présentement en congé sans solde) et squatteuse à ses heures des organismes sociaux, elle a toujours vécu à même les fonds publics. Quelques petits calculs conjugués aux statistiques de la répartition des revenus révèlent que sa famille se situe au minimum dans les 4% des revenus les plus élevés au Canada. Ou bien les contribuables (dont les ouvriers) acceptent de l'entretenir grassement, ou bien ils vont en prison. De sorte que, pour parler net, l'argent qu'elle a donné à ses petits amis politiques est notre argent, c'est de l'argent volé. Je laisse à de plus savants casuistes la tâche de déterminer si un don charitable d'argent volé rachète ou, au contraire, aggrave le premier péché. Je soupçonne -- mais ici, je spécule -- qu'elle a aussi profité de ses relations avec la nomenklatura universitaire, intellectuelle et politique, et de tous les privilèges que le système réserve à sa caste, dont la discrimination positive. En tout état de cause, le voleur volé en l'occurrence fait partie de ce que Raymond Ruyer décrivait comme la nouvelle classe exploiteuse du peuple.

Vous vous rappelez la scandaleuse publicité gouvernementale du début des années quatre-vingt? La réclame télévisée mettait en scène une méchante patronne à la Mercedes qui devait, comme tout le monde, se soumettre à la loi sur le financement des partis politiques. Je défendrais Mme Malavoy si elle était vraiment la richarde à la Mercedes -- si elle n'avait pas volé sa minoune. Vous me direz que la cause à laquelle elle a contribué avec notre argent n'est pas la plus morale qui soit, mais qu'à cela ne tienne: je prendrais son parti tout comme je défendrais un proxénète, un motard, ou un marchand de drogue. Patron des causes désespérées, je la défendrais simplement si, étant ce qu'elle est, elle avait sciemment violé cette loi électorale liberticide afin faire acte de désobéissance civile. Mais tel n'est pas le cas.

Quant au Premier ministre, renard en chef dans le poulailler du peuple, il dit que l'affaire démontre la nécessité d'une liste électorale permanente, c'est-à-dire de mieux ficher et enrégimenter ses sujets. Le justicier arrive, monté sur une nouvelle loi blanche. (Encore faudra-t-il que ses vassaux lise la loi dans le texte.) Comme disait David Thoreau, "Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la vraie place de l'homme juste est en prison." C'est la grâce que je lui souhaite.


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