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Le Devoir, 12 septembre 1997, p. A-9.

Aventures identitaires dans la Maison du peuple
par
Pierre Lemieux

 

Peut-on visiter l'Assemblée nationale, "la Maison du peuple", sans papiers d'identité officiels? Sans montrer la carte d'assurance-maladie ou le permis de conduire que demandent les gardiens alors que la législation votée par l'auguste assemblée interdit de les exiger? "Vous êtes ici chez vous", m'a pompeusement affirmé, en commission parlementaire, le député péquiste André Boulerice. "Quand j'entre chez moi, ai-je répondu, personne ne me demande mes papiers."

Ceux qui suivent mes démêlés avec notre tyrannie tranquille sauront que, le 28 août, je me suis présenté à l'Assemblée nationale, accompagné de deux amis, pour défendre mon mémoire contre l'imposition d'une carte d'identité au Québec (disponible à http://www.pierrelemieux.org/artid.html). On n'entre plus dans la Maison du peuple comme chez soi. Au contrôle de l'entrée, on radiographie votre porte-documents et on passe votre humble personne au détecteur de métal. On vous demande aussi une pièce d'identité officielle.

J'ai refusé de m'identifier avec quelque papier officiel, ne fournissant que ma carte American Express. Mon refus allait passer quand une goutte a fait déborder le vase de la tyrannie administrative: j'ai aussi refusé de révéler ma date de naissance. Un gros flic s'est alors approché par derrière ("his hands upon his leather belt like it was the weel of some big ocean liner", comme chante Leonard Cohen): "Je suis un agent de la paix et je vous demande de vous identifier!" Même refus. Il m'ordonne alors de ramasser mes affaires ("Prenez vos objets!") et me conduit d'autorité dans un bureau d'allure vaguement kafkaïenne.

Je me trouve en effet entouré d'une demi-douzaine de bureaux, avec un flic derrière chacun, et une douzaine d'yeux fixés sur moi dans un silence de plomb. Je dis enfin quelque chose du genre: "Eh! bien, Messieurs, qui est le patron ici?" Personne apparemment. Le seul flic qui n'a pas la langue dans son étui revolver déclare fièrement qu'ils sont "enquêteurs de la Sûreté du Québec".

La "conversation" finit par s'engager avec l'un d'eux. Eh! oui, je refuse de donner ma date de naissance parce que ça ne les regarde pas. Non, je n'ai pas de carte d'assurance-maladie, ce qui m'a du reste valu cet été l'avantage d'obtenir un permis de conduire sans photo. Je refuse de montrer ce dernier. J'accepte gentiment de décliner mon adresse et mon numéro de téléphone, que le flic consigne dans un petit carnet. "Mais dépêchez-vous, car je passe en Commission parlementaire dans dix minutes."

Un flic, que l'on prendrait pour un tueur si on le rencontrait dans une rue sombre, me dit: "Attendez-moi." Il disparaît et revient quelques minutes plus tard: "Suivez-moi."

Dans le dédale des corridors, il me conduit à un autre bureau, sans doute celui de son supérieur. Il n'y a personne. Je me cale dans un fauteuil profond et ouvre le journal. Le flic reste en faction dans l'antichambre. Je lui demande:

-- Suis-je en état d'arrestation?

-- Non, répond-il, un peu mal à l'aise.

-- Alors, je pourrais partir immédiatement.

-- Oui.

De toute évidence, il ne veut pas dire: "... pour aller en commission parlementaire." Comme je me suis tapé deux heures de voiture à 140 à l'heure pour remplir ma responsabilité sociale de résistant, je décide de rester.

Quelques bribes de conversation s'échangent avec mon gardien taciturne:

-- C'est étrange qu'on me demande de justifier de mon identité étatique alors que les gens qui travaillent ici sont prétendument mes serviteurs, et non pas mes maîtres.

-- Vous voulez dire que je suis votre serviteur?

-- Pas tout à fait, Monsieur. Les députés sont mes serviteurs; vous, vous êtes un cran plus bas, l'employé de mes serviteurs.

-- Alors, si je suis votre employé, vous ne pouvez pas m'empêcher de faire mon travail!

-- Mais je peux vous empêcher de faire le travail pour lequel je ne vous ai pas embauché.

Son visage fermé s'embrume davantage, et il termine avec sa répartie habituelle: "Vous avez droit à vos opinions, Monsieur."

Le supérieur arrive. Me prenant à témoin, le premier flic lui explique: "Monsieur m'a demandé s'il était en état d'arrestation et j'ai répondu non." Je répète au nouvel arrivant que je ne donnerai aucune autre information que ce que j'ai déjà fourni. Et puis: "Faites vite, car la commission parlementaire doit m'attendre." Malaise. Bon prince, j'ajoute:

-- Mais je peux vous montrer la lettre d'invitation de la Commission.

-- Pouvons-nous la voir? demande-t-il, conciliant.

Je la sors de mon attaché-case.

-- Pouvons-nous en faire une photocopie?

-- Bien sûr!

Qui dira que je ne suis pas gentil avec mes serviteurs? L'homme revient quelques minutes plus tard, me remet la lettre, et ordonne à son sous-fifre de me ramener à la réception pour qu'on m'émette un laissez-passer. Le jeune réceptionniste plonge un regard incrédule dans son écran, où le champ "date de naissance" est toujours vide:

-- Je laisse ça comme ça? demande-t-il au flic.

-- Oui.

Durant la présentation de mon mémoire, j'ai mentionné cet incident aux députés. Je leur ai d'ailleurs avoué ma date de naissance par bravade, afin que leurs sbires puissent enfin vérifier le fichier canadien de la police (qui fonctionne avec les dates de naissance). Après m'avoir abreuvé d'étonnants compliments sur mon mémoire, un député a même ajouté la flatterie suprême: "Vous ne faites pas vos 50 ans."

Qui sait, la lutte pour la liberté est peut-être une fontaine de Jouvence? Je me serais, du coup, allumé une cigarette. Mais non, je ne suis pas chez moi.

Le dernier flic qui m'avait eu entre les mains -- ou dans les pattes -- a assisté à toute ma comparution, puis a quitté la salle en même temps que moi.

Tout cela, dira-t-on, est assez inoffensif. Après tout, on aurait accepté mon American Express et cru sur parole ma date de naissance -- pourvu seulement que j'aie l'air de me soumettre. Je n'ai pas été torturé dans les oubliettes du château. Peut-être a-t-on vaguement tenté de m'intimider, mais l'on s'est vite aperçu que le jeu se jouait à deux (dans des circonstances inhabituelles où j'avais le gros bout du bâton). À part peut-être le premier matamore qui croyait avoir affaire à un simple citoyen en état d'arrestation, les flics ont été corrects et polis, parfois un peu déboussolés. J'ai oublié de demander le numéro d'assurance sociale de Lucien Bouchard, mais j'ai finalement réussi à entrer dans l'enceinte sacrée sans fournir ni papier officiel d'identité ni date de naissance.

Mais attendez... Attendez que la carte d'identité (obligatoire ou "facultative") soit imposée aux Québécois. La garde prétorienne de l'Assemblée nationale pourra alors aboyer: "Vos papiers!" Et celui qui n'aura pas, ou refusera de porter, l'attestation identitaire officielle sera persona non grata. Ce ne sera là qu'une des manifestations de l'extension de la tyrannie administrative à laquelle le nouveau passeport intérieur aura contribué.

N'est-il pas étrange que nos gouvernants soient si bien protégés par des hommes armés (avec des armes interdites aux simples citoyens, du reste) et qui posent des questions indiscrètes à ceux qui s'aventurent dans "la Cité du Commandement" (selon l'expression de Jouvenel)? Puisque les députés se dévouent corps et âme pour notre bien, ne s'attendrait-on pas à ce qu'ils prennent quelques risques personnels pour respecter la dignité individuelle de leurs maîtres?

Reprenons l'analyse que Auberon Herbert (1838-1906), ancien député britannique devenu défenseur de la liberté, proposait dans son fameux article de 1894, The Ethics of Dynamite. Les contestataires qui font sauter des bombes, écrivait-il, représentent "l'essence du gouvernement, sa forme la plus pure et la plus concentrée [...]: c'est l'État porté à sa perfection, le nec plus ultra de l'État." Herbert espérait que les terroristes anarchistes de son époque, en mettant à nu l'emploi de la force dans les affaires humaines, amèneraient les gens à remettre en question la coercition étatique elle-même.

Mais, ajoutait-il, si nous n'en tirons pas la bonne leçon, si nous barricadons le Parlement ou obligeons les visiteurs à laisser leur manteau au vestiaire pour des raisons de sécurité, alors nous courons "vers un avenir encore plus sombre et plus dur", car la violence engendrera la violence. Le plus étonnant est qu'il aura fallu autant de temps pour que les prévisions d'Auberon Herbert paraissent à portée de réalisation.

Nous regretterons alors de n'avoir pas, pendant qu'il était encore temps de résister pacifiquement au harcèlement continuel de l'État, affirmé fermement notre dignité d'hommes libres.


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