Publié dans Le Figaro-Économie, 5 février 1999, p. XI.

Les armes et la légitime défense
La théorie économique de la dissuasion comme l'observation des faits montrent que la généralisation du port d'armes réduit la criminalité
par
Pierre Lemieux

 

Si les simples citoyens avaient le droit de porter des armes dissimulées, la violence augmenterait-elle à cause des confrontations armées entre individus ? Ou diminuerait-elle grâce à l’effet dissuasif de la légitime défense ? Ces questions ont fait l’objet d’une étude économétrique majeure de John Lott, directeur d’études à l’Université de Chicago[1].

La science économique s’intéresse à ce sujet parce qu’elle étudie les conséquences sociales des incitations et comportements individuels. Si un certain (plus grand ?) nombre d’honnêtes citoyens circulent armés, l’économiste prévoit que les possibilités accrues de légitime défense augmenteront le risque et le coût du crime pour les criminels, ce qui réduira les incitations à l’agression. Mais n’est-il pas vraisemblable que le port d’armes rende les non-criminels plus susceptibles de recourir à la violence, sans compter les accidents et les suicides ? Quelle serait l’effet net du port d’armes ?

Libéralisation et dissuasion

Si cette problématique nous semble étrange, c’est surtout parce que, un peu partout en Occident, le droit de porter des armes, qui était généralement reconnu au 19e siècle, a été à peu près supprimé durant notre siècle. Même aux États-Unis, il a été réglementé, parfois jusqu’à l’extinction, par une succession de lois fédérales depuis les années trente et par plus de 20 000 textes adoptés par les États et les communes[2]. En fait, même le simple droit de posséder des armes (les armes de poing à New York, par exemple) a souvent été aboli par la loi.

L’expérience américaine récente présente un intérêt scientifique majeur. Avant 1977, seuls 7 des 50 États américains maintenaient le droit des simples citoyens de porter des armes dissimulées, sous réserve de l’obtention d’une autorisation administrative non discrétionnaire (c’est-à-dire automatiquement accordée si le demandeur n’a pas de casier judiciaire et remplit d’autres conditions objectives du genre). À ces sept États s’ajoutait le cas spécial du Vermont, dont les résidents ont le droit de porter des armes sans autorisation administrative – et bénéficient de taux de criminalité comparables aux taux européens. Or, entre 1977 et 1992, dix autres États ont adopté une réglementation non discrétionnaire. Avec ceux qui se sont ajoutés depuis, on compte maintenant 31 États qui ont ainsi libéralisé le port d’armes.

John Lott a colligé une énorme banque de données regroupant 54 000 observations criminologiques concernant les 3 054 communes (« counties ») américaines et couvrant les années 1977 à 1992. En utilisant des techniques statistiques de pointe, il a mesuré l’impact de la libéralisation du port d’armes dans les régions visées, tout en contrôlant pour un grand nombre d’autres facteurs : taux d’arrestation des criminels (facteur qui influe aussi sur les incitations des criminels), densité de la population, revenus, pauvreté, tendances générales dans l’évolution de la criminalité, et autres variables démographiques.

Les conclusions de l’analyse sont frappantes et confirment la théorie économique de la dissuasion. Dans les régions où elle a été appliquée, la libéralisation du port d’armes a réduit de 7,7% le nombre de meurtres, de 5,3% le nombre de viols, et de 7,0% le nombre d’agressions violentes. Ces résultats sont statistiquement significatifs à 1% – c’est-à-dire que la probabilité qu’ils soient dus au hasard ne dépasse pas 1%. Si la totalité des États américains avait bénéficié d’une libéralisation semblable en 1992, quelque 1500 décès (incluant les accidents et les suicides) et 4000 viols auraient été évités. En fait, même les tueries publiques ont disparu (durant la période d’observation) des États où les permis de port d’armes ne sont plus soumis à discrétion administrative. Plus généralement, les taux de crimes violents sont 81% plus élevés dans les États restreignant plus sévèrement le port d’armes.

Far West et substitution

On connaît très peu de cas où des citoyens portant légalement des armes en auraient profité pour commettre des crimes, et la crainte que les gens se tirent dessus durant des querelles de conducteurs ne s’est pas matérialisée. Dans l’ensemble des 31 États où le port d’armes échappe à la discrétion de l’administration, on ne recense à ce jour qu’un seul cas où des coups de feu ont ponctué une dispute de conducteurs, et c’est parce que le détenteur du port d’armes avait été physiquement agressé par l’autre conducteur.

Que la libéralisation du port d’armes n’ait pas reproduit les images de cinéma du Far West n’est pas étonnant. Seuls 2% à 5% des citoyens éligibles ont choisi de demander un port d’armes. Mais c’est surtout que les honnêtes gens ne sont pas davantage des tueurs ou des incapables que les politiciens qu’ils élisent et les fonctionnaires qu’ils emploient. La réduction des agressions provient essentiellement de la dissuasion produite par la minorité qui choisit de porter des armes, et l’analyse statistique démontre que l’expansion du nombre des citoyens armés n’encourage pas les criminels à s’armer davantage. De plus, les homicides accidentels commis par des fonctionnaires de police sont dix fois plus nombreux que ceux dont se rendent responsables de simples citoyens en état de légitime défense armée.

Le phénomène de la substitution caractérise tout choix économique, y compris les activités criminelles. Par exemple, comme on s’y attendrait, un certain nombre de criminels empêchés de commettre des vols avec violence se rabattent sur des vols simples ou des larcins sans violences personnelles.

Le cas de la Floride présente un cas intéressant de substitution dans le comportement des criminels, en même temps qu’une illustration frappante de l’efficacité dissuasive du port d’armes. C’est en 1987 que l’État de Floride a adopté une réglementation non discrétionnaire du port d’armes. Les taux de criminalité violente ont immédiatement commencé à chuter. Après cinq ans, par exemple, les meurtres avaient diminué de plus de 20%. Qu’ont fait les criminels avides de proies faciles ? Même si c’est là un phénomène que Lott n’analyse pas, on sait que les bandits se sont rabattus sur les touristes, sachant que ceux-ci n’ont pas, eux, le droit de porter des armes.

Le contrôle des armes à feu affecte les honnêtes citoyens davantage que les criminels puisque les sanctions pénales découragent davantage les premiers que les seconds. La prohibition du port d’armes nuit particulièrement aux personnes les moins en mesure de se défendre contre des criminels, notamment les femmes. Lott montre aussi, chiffres à l’appui, que la libéralisation du port d’armes est le moyen le plus efficace et le moins coûteux de réduire la criminalité.

Affirmations péremptoires

Ces conclusions ne sont pas très « politiquement correctes », même aux États-Unis, où la libéralisation du port d’armes dans les États a été suivie de nouvelles restrictions fédérales sur la possession des armes. Chercheur prolifique dont les lettres de créance universitaires ne peuvent être mise en cause, John Lott termine son livre en relatant l’accueil fait à ses travaux par les partisans du contrôle des armes à feu. Cet accueil s’est caractérisé par le refus du débat rationnel, des affirmations péremptoires et sans fondement empirique, et des arguments ad hominem.

Mais oublions le voodoo des idées à la mode et revenons à la démarche scientifique. Cet excellent livre de John Lott devrait exercer une influence majeure sur les débats entourant le droit de posséder et de porter des armes, non seulement aux États-Unis mais partout en Occident.

 


1. John R. Lott, More Guns, Less Crime, Chicago, University of Chicago Press, 1998.

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2. Voir Pierre Lemieux, Le droit de porter des armes, Paris, Belles Lettres, 1993.


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