La minorité invisible, par Pierre Lemieux (Le Devoir)

 

Publié dans Le Devoir, 6 septembre 1995, p. A7

La minorité invisible
par
Pierre Lemieux

 

L'idée de ce petit papier personnel est née d'une conversation avec la directrice du Devoir, qui a des qualités à la hauteur de ses défauts. La question concernait le genre d'agressions quotidiennes et d'oppression continuelle dont est victime la minorité invisible, c'est-à-dire ceux qui défendent la liberté dans nos sociétés étatisées -- et a fortiori dans une société moutonnière comme le Québec.

Car, voyez-vous, nos soi-disant chartes des droits ignorent, et pour cause, la discrimination que l'État exerce contre ceux qui souhaiteraient seulement vivre en paix sans remplir sous la contrainte des formulaires bureaucratiques, quémander des permissions, attendre des subventions, et décliner le numéro d'assurance sociale dont l'État marque son bétail. Pardonnez-moi d'énumérer quelques banalités de la tyrannie, contre lesquelles nos ancêtres qui ont lutté pour la liberté se seraient insurgés les armes à la main.

Je fais partie de la minorité invisible. Récemment, par exemple, j'ai renouvelé mon passeport canadien. Pour un temps encore, les bureaucrates sont obligés de vous le donner, même si le gouvernement ou votre ex-femme ne vous aime plus. J'ai dûment rempli le formulaire (assez anodin si on le compare à d'autres), déposé ma demande, et me suis présenté de nouveau au jour convenu pour prendre livraison du passeport. Après la queue habituelle des services publics, le bureaucrate me demande: "Votre numéro d'assurance sociale?" Évidemment, je refuse.

Le bureaucrate n'en croit pas son unique oreille. En effet, tout le monde sort docilement sa carte d'assurance sociale, bien en vue dans son porte-monnaie avec sa carte d'assurance-maladie et son permis de conduire. On demanderait aux gens leur empreinte nasale que 99% inclineraient servilement la tête pour coller leur nez sur le tampon du bureaucrate.

L'autre jour, à la douane de Mirabel, en rentrant dans ce qu'on appelle mon pays, je subis l'habituelle question du douanier: Qu'est-ce que je suis allé faire à Paris? "Ça ne vous regarde pas." Ce que je fais dans la vie? "Conspirateur international", que je lui réponds comme ferait n'importe quel homme libre devant un flic qui renifle ses valises. Elles sont pénibles, ces confrontations personnelles avec de petits bureaucrates parfois affables, toujours engoncés dans leur morale de midinette. On préfère souvent les éviter, mais on se sent parfois obligé de remplir sa responsabilité sociale. Et on rêve du jour -- je ne rêve pas seulement, j'y travaille activement depuis 20 ans -- où une proportion critique des sujets se mettra à dire aux bureaucrates où se mettre leurs questions et leurs formulaires.

Le fait est qu'il est maintenant impossible de vivre sans être tous les jours considérés comme des incapables par un État bienveillant prétendument élu par ces irresponsables mêmes. D'apparence anodine à l'origine, les autorisations et permis de toutes sortes deviennent des privilèges bien contrôlés par le Prince.

Par exemple, quand vous atteignez 70 ans (j'espère avoir pris le maquis d'ici là), vous devez subir un examen médical annuel pour quémander votre permis de conduire aux bureaucrates. On sait comment, avant cette loi, les vieux causaient de véritables carnages sur les routes, et qu'il n'était pas rare de voir, sur les chaussées mal entretenues de l'État, s'entasser les carcasses mutilées de vieillards irresponsables. De plus, les médecins, serviteurs stipendiés de l'État, sont obligés par la loi de dénoncer au gouvernement leurs "patients" atteints de déficiences susceptibles d'affecter la conduite d'une automobile.

La logique de l'État, qui a tué plus de gens dans l'histoire que l'automobile, le tabac, la drogue, la natation, l'alpinisme, la chasse -- ajoutez-en -- combinés, consiste à rendre les gens non seulement de plus en plus irresponsables, mais aussi de plus en plus conscients et satisfaits de leur dépendance. L'État s'affiche partout, et il impose à la minorité invisible une intolérable pollution visuelle et morale. Pendant que les lois interdisent aux femmes d'aller seins nus sur les plages, le gouvernement fédéral fait de la pub pour l'allaitement en public, et Loto-Québec renforce son monopole obscène.

Et puis, il y a toutes les dispositions liberticides du Code criminel que n'importe quel membre de la minorité invisible viole forcément dans le cours d'une vie pacifique. Je ne répéterai pas ici les quelques crimes que je confesse dans mon dernier livre. Non, ce n'est pas ce que vous croyez. Je n'ai jamais, à ce jour, battu ma femme ni abandonné mes enfants. Même si le tyran vole régulièrement sur ma table le pain que je destinais à ces derniers, je ne les ai jamais envoyés à l'école publique (sauf jadis pour une année de prématernelle dans une école monopolistique de village), je n'ai jamais demandé de bourse pour eux, et je n'ai pas réclamé d'allocations familiales quand les circonstances me remirent cette décision entre les mains.

Du côté des péchés véniels, j'ai, nègre moderne, fumé mes cigarettes de contrebande dans toutes sortes d'endroits interdits, en fredonnant Ferré: "y'a mes clopes que t'allumes à ton slip..." Tant qu'à y être, mon Père, je confesse aussi quelques péchés de harcèlement sexuel, hélas pas toujours couronné de succès. Des péchés et pénitences de la minorité invisible, j'ai parlés avec plus -- et peut-être trop -- de détails dans mes "Memoirs of a Soviet Dissident" (Liberty, janvier 1995).

Mais oublions les prétendus délits et crimes qui sont à la portée de tout le monde. J'en ai commis d'autres où je jouis d'un avantage comparatif. Une bonne partie de ce que j'ai écrit viole probablement quelque loi pénale de ce pays. Si vous ne me croyez pas, lisez le Code criminel, notamment les dispositions sur la sédition, ou la directive D9-1-1 de Douanes Canada. J'ai aussi fait traduire en français et édité à Paris le livre que Playboy a qualifié du plus séditieux de tous les temps: Lysander Spooner, Outrage à chefs d'État (Belles Lettres, 1991). Bref, des écrits bien plus subversifs que les livres et revues que Police Canada saisit régulièrement aux frontières ou à l'intérieur. Je suggère d'ailleurs aux douaniers de s'aiguiser le museau pour quand mon prochain livre arrivera de Paris, ou mon prochain article des USA.

Pour l'intellectuel de la minorité invisible, le plus difficile ici est de gagner convenablement sa vie. Contrairement au politicien à la retraite ou à l'ex-syndicaliste, il ne peut, sauf exception, espérer une chaire à l'Académie des Sciences -- je veux dire l'Université --, de même que lui sont fermées les autres officines culturelles d'État, et qu'il ne touchera pas un sou des médias dominés par l'establishment. Pour les jeunes à l'esprit critique qui arrivent sur le marché sans connivence avec l'establishment étatico-nationaliste, toute vraie contestation signifie pratiquement un arrêt de mort.

Cela étant, j'admets avoir jusqu'à maintenant, et sans trop faire attention, échappé à l'intimidation des poursuites en diffamation (les politiciens s'étant concentrés sur les André Arthur), aux accusations pénales et à la prison. Il y a des degrés dans la tyrannie et, bien sûr, la "nôtre" (comme on dit "mes" impôts ou "mon" cancer) pourrait être pire. Au début des années quatre-vingt, un petit groupe d'assistés sociaux de luxe, piliers de la mafia intellectuelle montréalaise, avaient bien obtenu une citation d'outrage au tribunal et requis contre moi une peine de trois ans de prison. Mon crime majeur consistait à "avoir incité [un journaliste] à écrire un article" -- lequel "journaliste" avait signé l'affidavit et gagne toujours sa croûte au Journal de Montréal. Mais les acolytes du tyran ont fini par retirer leur plainte quand, enfin, la presse eut timidement fait état de l'affaire.

Du point de vue de Sirius ou du démon de midi ("C'était vraiment un employé modèle, Monsieur Williams..."), certains diront que le sort de la minorité invisible est enviable. Ou bien on ne nous soumet qu'à des vexations dégradantes et à une discrimination continuelle; et, aux yeux de l'histoire, plusieurs d'entre nous auront quand même continué leur petit bonhomme de chemin subversif. Ou bien, on finira par invoquer contre nous les lois pénales existantes, et les autres qui s'en viennent; mais ce jour-là, nous saurons que le tyran a peur et que nous avons réalisé des progrès dans la lutte séculaire pour la liberté.


| http://www.pierrelemieux.org |