Publié dans Le Devoir, 6 mai 2000, p. A-13. C'est le présent texte qui fait foi.
Du plus gentil des gouvernements au plus identitaire des mondes
Histoire de la carte d'identité au Québec, 2000-2030
par
Pierre Lemieux
Montréal, 20 avril 2030 Avant lan 2000, le citoyen québécois navait pas de carte didentité unique. Quelques pièces didentité officielles existaient mais le législateur avait prévu des dispositions plus ou moins réalistes mais quand même gênantes pour éviter quelles ne se transforment en carte didentité. Cest par une loi du 24 décembre 2000 que fut enfin créée la « carte nationale didentité ».
Elle connut des débuts difficiles. Peu de Québécois se précipitèrent auprès de la Direction de létat civil pour demander cette carte facultative. Plusieurs demandeurs étaient incapables de remplir correctement le formulaire, la ligne spéciale de renseignements sonnait toujours occupé, et lordinateur se plantait chaque fois quil tombait sur le prénom « Martin ». La presse de lépoque avait rapporté le cas de Mme Audrey Smith qui, après trois mois de démarches pour obtenir sa carte didentité, en avait finalement reçu 22 à son nom, qui portaient toutes le 9 août 1646 comme date de naissance et la photo du célèbre comptable Léopold Chozon.
Après quatre règlements dapplication, deux amendements à la loi originale et trois modifications du format de la carte, la majorité des Québécois détenaient la leur cinq ans plus tard. Il faut dire que cette carte facultative était maintenant exigée pour obtenir à peu près nimporte quel service public ou parapublic.
On marque bien les chevaux
Le Vérificateur général se plaignait chaque année des inefficacités dans la gestion gouvernementale de linformation. Doù ladoption, le 23 juin 2006 (une heure avant le départ en vacances des députés), du volumineux projet de loi nº 1302 « portant révision de la politique familiale et dautres dispositions législatives ». La Direction de létat civil devenait la « Régie de lidentité du citoyen » (RIC) et un « numéro de carte didentité » (NCI) était institué.
Un an plus tard, le vice-ministre du Revenu, Pierre-André Taré, soffusquait publiquement quil en coûtât, en traitement de linformation, dix dollars de plus pour retracer un contribuable délinquant qui navait pas de NCI. « Tout ça, avait-il déclaré, à cause de 20% de négligents ou dantisociaux qui ne se sont pas procuré leur carte didentité facultative. Je me demande dailleurs comment ces gens-là font pour vivre puisquon ne peut même plus entrer dans un salon de massage sans la montrer. »
Plusieurs autres facteurs militaient en faveur dune refonte des 13 textes relatifs à la carte didentité. « À quoi sert une carte didentité qui nest pas universelle ? », avait argué le ministre de la Justice devant lAssemblée nationale. « On enregistre bien les conducteurs dautomobiles, les détenteurs darmes, et les ouvriers de la construction », remarqua son collègue du Revenu. « On marque bien les chevaux », avait ajouté le ministre de lAgriculture.
La « loi visant à faciliter laccès à la carte didentité » fut adoptée in extremis en fin de session, le 24 décembre 2009. Elle rendait obligatoire la possession de la carte didentité (rebaptisée « carte didentité de la Québécoise ou du Québécois ») et créait, au sein du BRIC (lancienne RIC, renommée « Bureau de recherche sur lidentité du citoyen »), un corps dinspecteurs dotés de pouvoirs spéciaux de perquisition pour poursuivre les SIF (« sans identité fixe »). LOpposition officielle avait arraché un amendement précisant que « personne nest obligé de porter sa carte didentité sur soi en tout temps ».
« Lidentité au noir, cest du viol », proclamait la propagande gouvernementale. Dans le but de lutter plus efficacement contre les fausses cartes didentité et de contrôler les travailleurs au noir, la loi du 23 juin 2011 transforma le fichier des NCI en un fichier central de la population.
Vos papiers !
Des citoyens se plaçaient dans des situations difficiles en négligeant de porter leur carte didentité de la Québécoise ou du Québécois affectueusement surnommée la « CI-double-Q » (prononcé scie-double-Q) dans largot populaire. Le ministre Jean-Marie Salavoy, qui laissait toujours la sienne dans la limousine ministérielle, fut condamné à 100 dollars damende pour avoir inscrit un NCI erroné sur une demande de carte de crédit. Il avait piteusement expliqué au juge quil ignorait que son erreur constituait un délit (en vertu de larticle 176, paragraphe 22, alinéa 39, du nouveau Code civil, révisé en 2008).
Le 24 août 2012, un certain Winston Smith (qui, ironiquement, était le fils dAudrey Smith) fut arrêté pour avoir conduit son vélo, nu et sans permis de cycliste. Comme linterpellé ne portait pas non plus sa carte didentité, il fut consigné au poste de police pour fin didentification. Le détenu, qui souffrait dépilepsie, mourut en chutant dans sa cellule quelques heures plus tard. « Un décès qui aurait pu être facilement évité », titrait La Gazette de Montréal.
Cest pourquoi le règlement nº 2013-0842, publié au Journal officiel du 20 avril 2013, décréta que tout individu devait montrer immédiatement sa carte didentité quand elle était requise. Le fameux jugement Moron vint confirmer la légalité de ce règlement puisque « porter sa carte didentité quand elle est requise nimplique pas lobligation de la porter en tout temps ». La jurisprudence établit rapidement que le fait de ne pas lavoir quand un policier la demande constituait une infraction.
Linjonction « Vos papiers ! » fit son apparition, dabord, dans les méthodes de Police Québec (lancienne Sûreté du Québec), ensuite parmi les nombreux corps dinspecteurs de ceci ou de cela. On se rappellera le cas Baudon, du nom dun important businessman montréalais qui, surpris par les inspecteurs de la Santé dans une fumerie clandestine de tabac, refusa de montrer sa CI-double-Q et fut condamné à 2000 dollars damende.
Quelques résistances se manifestèrent. De jeunes contestataires se mirent à coller un bras dhonneur sur la fleur de lys qui ornait la CI-double-Q. Mais le mouvement cessa quand quelques personnes furent jugées et condamnées pour avoir contrevenu à larticle 95.023 de la loi du 24 décembre 2009. Cet article, dont les implications étaient jusque là passées inaperçues, interdisait de « contrefaire, imiter, mutiler ou modifier de quelque manière que ce soit » la carte didentité.
Un politicien, qui avait dans sa jeunesse fréquenté une école privée dOutremont, sexclama, dans une belle envolée rhétorique passée à lhistoire : « Le permis de conduire vous avait-il mis le doigt dans lengrenage de létatisme ? La carte dassurance sociale avait-elle ouvert la porte du totalitarisme ? La carte dassurance-maladie vous avait-elle livrés aux sévices de Big Brother ? La carte didentité facultative vous a-t-elle jetés dans les griffes de la tyrannie ? Alors, pourquoi celui qui na rien à cacher craindrait-il cette vraie carte didentité que vous donne pour votre bien le plus gentil des gouvernements ? »
LÉtat efficace
Les appréhensions irrationnelles de la population sétaient estompées. Une loi de 2014 ajouta à la CI-double-Q une puce contenant la signature électronique du titulaire, « afin de faciliter laccès des Québécoises et des Québécois aux inforoutes ». Un règlement autorisa ensuite la consignation dans la puce des informations contenues dans le fichier de la DRSS (lancien BRIC, devenu la « Direction du renseignement statistique et social »). En 2015, le ministre des Relations avec les citoyens fit adopter le règlement nº 2015-0491, en vertu de la loi du 23 juin 2006 : désormais, la puce électronique de la carte didentité contiendrait aussi le dossier fiscal et le casier judiciaire de son détenteur.
La taxe sur les transactions électroniques, créée en 2004, demeurait difficile à percevoir. De dire le ministre des Finances, Renard Mandry : « Quil sagisse du spéculateur international qui se débarrasse électroniquement de nos titres obligataires ou du restaurateur qui vend une pizza sur lInternet, celui qui néglige de déclarer sa transaction commet le péché le plus antisocial qui soit. »
Un grand nombre de modems comportaient déjà une fente de lecture pour la signature électronique de la carte didentité. Les déclarations de Mandry nayant pas soulevé de protestations, le budget supplémentaire de lautomne 2018 annonça la prohibition des modems capables de fonctionner sans carte didentité. Désormais, les transactions électroniques étaient automatiquement enregistrées par le microprocesseur de la carte didentité. Prospérité Québec (auparavant Revenu Québec) obtenait le pouvoir de forcer tout contribuable suspect à « ouvrir » sa carte didentité.
Un événement qui fit beaucoup de bruit en 2020 fut laffaire de la prostituée séropositive qui, sur une période de six mois, contamina 937 personnes, y compris lévêque de Trois-Rivières, qui refila lui-même le virus au ministre de la Santé, qui le transmit (de manière un peu rétro) à la greffière du Conseil exécutif. Le président du RAMQ (Racket de lassurance-maladie du Québec) sindigna : « Cette tragédie, dont nous évaluons les coûts sociaux (directs, semi-directs, indirects et autres) à 226 millions de dollars, ne se serait pas produite si la CI-double-Q était mise au service de nos politiques de sécurité sanitaire. »
En vertu de loi du 24 décembre 2021 « visant à assurer la protection des non-malades », la puce de la carte didentité contiendrait désormais le dossier médical complet de son titulaire. Le ministre de la Famille avait fait valoir que cet ajout faciliterait aussi lémission des permis de parents, une idée qui circulait depuis la fin du 20e siècle et qui venait à peine dêtre mise en application.
Conjuguée à la nouvelle technologie des lecteurs de puce à distance, la fameuse bavure du 20 janvier 2025 accéléra la bonification de la carte didentité, appelée « carte vie » dans la propagande gouvernementale.
Ce soir-là, un jeune étudiant de 20 ans (numéro de carte didentité : THX 113-877-777) et sa copine sont arrêtés par les agents de Paix sociale (anciennement Police Québec) pour un banal contrôle didentité. La jeune fille ne peut produire sa CI-double-Q, quelle a malencontreusement oubliée au cinéma en lutilisant pour acheter du pop-corn. Les policiers lui ordonnent de les suivre. Elle proteste vivement, craignant que son mari (qui était, à seize ans, le plus jeune député de lAssemblée nationale) napprenne son escapade. Son compagnon sinterpose. Une bousculade éclate. Un des agents croit voir le jeune homme sortir un objet brillant de sa poche crainte justifiée par la forte contrebande des armes à feu depuis lachèvement de leur prohibition en 2015. Lagent dégaine son pistolet mitrailleur, la toute nouvelle arme de service de la Paix sociale, et abat le jeune homme de la rafale réglementaire de trois coups.
Afin de prévenir ce genre dincident, la loi du 23 juin 2026 décréta que chaque policier serait désormais doté dun lecteur didentité opérationnel dans un rayon de deux mètres. Et afin déviter que les citoyens négarent leur carte didentité, celle-ci était remplacée par un bracelet didentité. La loi portait aussi de deux à dix ans de prison la peine maximum pour défaut de porter cette carte dite « didentité totale ».
La Commission des droits de la personne/personne/personne (dont on venait de rectifier le nom pour éviter toute discrimination contre les Noirs et les infirmes) protesta vivement. Elle obtint les assouplissements légaux quelle réclamait : les individus démontrant des raisons religieuses, professionnelles (les plongeurs du Ritz, par exemple) ou médicales (les manchots) de ne pas porter le bracelet didentité se voient émettre un collier didentité.
Dangers du néolibéralisme
Or, voici quaujourdhui, après quelques années de répit, le débat démocratique reprend de plus belle avec la proposition du gouvernement de changer un seul mot dans la loi du 23 juin 2026 : étendre de « deux mètres » à « deux kilomètres » le rayon daction des appareils de lecture didentité. Le Protecteur du citoyen pose toutefois une condition : que lon interdise la possession des nouveaux lecteurs aux multinationales.
Le projet gouvernemental a été bien accueilli par lopinion publique. La bombe de forte puissance qui, le 15 mars dernier, a rasé au sol un centre de traitement de la DRSS au Lac Saguay, pulvérisant cinq bureaucrates dont on na même pas retrouvé les bracelets didentité, na fait quintensifier les appels à la loi et lordre. Selon le ministre du Contrôle social, les jeunes révolutionnaires inculpés après cet attentat sauvage « sont des descendants de coureurs des bois, inadaptés à la vie dans une société démocratique et civilisée ».
Exprimant son appui au gouvernement, le président de la CSNS (Confédération des syndicats nationaux et socialistes) renchérit : « Il importe de tourner le dos aux tendances néolibérales de notre société, de préserver les acquis du modèle québécois didentité, et de maintenir le cap sur le plus identitaire des mondes. »