Publié dans Le Figaro-Économie, 21 novembre 1996, p. X.
Entre 1861 et 1865, la guerre américaine de sécession a opposé la Confédération des états sécessionnistes du Sud au reste de l'Union, dirigée par le gouvernement fédéral. Un ouvrage récent de l'économiste et historien Jeffrey Hummel dégage les leçons économiques et politiques de cette période charnière de l'histoire[1].
Quels que soient ses avantages éventuels, la guerre, surtout une guerre totale comme celle-ci, coûte très cher. Évidente pour un économiste comme Hummel, cette constatation heurte le mythe populaire selon laquelle la mobilisation guerrière "fait tourner l'économie". Si la guerre de sécession a "créé de l'emploi", c'est seulement au sens où elle causa six fois plus de morts, toute proportion gardée, que le nombre de soldats américains tués durant la seconde guerre mondiale, sans compter les destructions massives de capital physique. Quinze ans après la fin de la guerre, la production per capita du Sud n'avait récupéré que 80% de son niveau antérieur.
En bon économiste, Hummel évalue coûts et avantages en fonction des préférences des individus et de la valeur que ceux-ci confèrent aux choses. Une illustration intéressante de l'approche économique réside dans la question de savoir si la productivité des anciens esclaves diminua à la suite de leur affranchissement. Certains le soutiennent en constatant la stagnation postérieure de la production du Sud. Or, fait remarquer Hummel, l'hypothèse la plus plausible est plutôt que les esclaves devenus libres choisirent volontairement de diminuer leurs heures de travail -- du tiers, en fait --, substituant du loisir au revenu en fonction de leurs propres préférences.
Étant donné la flexibilité économique de l'époque, et malgré la discrimination dont les anciens esclaves furent l'objet, leurs revenus augmentèrent rapidement à la suite de leur affranchissement. C'est en réaction à ce progrès que les lois ségrégationnistes prirent de l'ampleur au début du 20e siècle.
Croissance du pouvoir
Au-delà de la destruction de capital physique et humain, la guerre comporte un important coût caché: l'accroissement du pouvoir étatique. Le poids des dépenses publiques dans la production nationale, estimé à 5% avant la guerre de sécession, avait quintuplé à la fin de celle-ci. De nouveaux impôts avaient été créés, dont plusieurs se perpétueront ou (comme pour l'impôt sur le revenu) reviendront plus tard. À la fin de la guerre, les Américains étaient soumis aux impôts les plus élevés dans le monde.
C'est une thèse connue -- et bien défendue par Bertrand de Jouvenel[2] -- que la guerre accroît le pouvoir étatique, dont elle se nourrit en retour. L'État ayant goûté au contrôle total des "ressources nationales", l'habitude et l'idée de la liberté s'étiolent. Comme disait un ex-sénateur fédéral passé au camp confédéré, "personne n'a de droits individuels qui contrediraient le bien-être du pays".
Durant la guerre civile, le gouvernement du Nord comme celui du Sud entamèrent fortement les libertés constitutionnelles et traditionnelles de l'Amérique, par la conscription, la suspension de l'habeas corpus, la censure, les serments d'allégeance, l'exigence de passeports aux frontières, etc. Malgré un certain retrait de l'État fédéral avec le retour de la paix, la liberté ne retrouvera jamais sa vigueur antérieure.
Ceux qui ne connaissent pas l'histoire et la tradition américaines mesurent mal la cassure que représente la guerre de sécession. Quatre ans après la fin des combats, un nordiste déclarait: "Je n'ai plus l'impression de vivre dans le pays où je suis né."
Pourquoi la guerre de sécession? Deux écoles principales se disputaient jusqu'ici la réponse. L'interprétation traditionnelle, inculquée aux jeunes Américains sur les bancs de l'école, voulait que le Nord se fût embarqué dans la guerre afin de supprimer l'esclavage qui sévissait au Sud (où les esclaves noirs formaient environ le tiers de la population). Plus récemment, une nouvelle école soutenait que la volonté sécessionniste du Sud avait été motivée par des raisons économiques étrangères à l'esclavage, et que l'intervention du gouvernement fédéral relevait essentiellement de l'impérialisme de l'Union.
Une raison d'État
Hummel emprunte aux deux écoles tout en prenant le contre-pied de chacune. D'une part, les véritables motivations de Washington n'eurent pas grand chose à voir avec la suppression de l'esclavage. Malgré un important mouvement anti-esclavagiste au Nord, ce gouvernement avait contribué à préserver l'"institution particulière" (comme on disait alors), notamment en renforçant la répression contre les esclaves en fuite. Lincoln lui-même, au début de la guerre civile, déclarait que son seul but était de préserver l'Union et que, s'il le fallait pour y arriver, il était tout aussi prêt à maintenir l'esclavage qu'à le supprimer. Dans cette dernière éventualité, il était au nombre de ceux qui proposaient de déporter les esclaves affranchis.
D'autre part, continue Hummel, la préservation de l'"institution particulière" représentait bien la motivation première des sudistes qui firent adopter les déclarations de sécession.
Autrement dit, ni les états du Nord ni ceux du Sud n'étaient motivés par la défense de la liberté: la suppression de l'esclavage ne fut, pour le gouvernement fédéral (un peu sur le tard, du reste), qu'un prétexte impérialiste; et la liberté des états de quitter l'Union que proclamaient les sudistes servait d'écran à leur volonté de maintenir l'esclavage. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que le pouvoir étatique fût le grand vainqueur de la guerre.
En fait, nous dit Hummel, les deux régimes en conflit professaient chacun sa propre version de l'étatisme. Au Nord, le gouvernement de l'Union s'orientait vers une économie mercantiliste dont le protectionnisme (en commençant par "l'abominable tarif" de 1828) favorisait les industriels nordistes au détriment des agriculteurs sudistes. La guerre y ajouta la réglementation de l'économie et les subventions aux entreprises.
Au Sud, le gouvernement de la Confédération se faisait activement l'écho d'une réaction populiste et socialiste. Un auteur sudiste, George Fitzhugh, assimilait l'esclavage à l'idéal du communisme paternaliste qu'il proposait contre "l'esclavage du salariat". "La liberté, écrivait-il, est un mal que l'État a pour mission de guérir."
Les choix publics
La théorie des choix publics éclaire la guerre de sécession. D'un côté, au Nord, vous avez un establishment politico-industriel qui souhaite intensifier la protection tarifaire dont il profite. De l'autre côté, au Sud, un petit groupe de propriétaires d'esclaves (une famille sur quatre, mais les grands propriétaires sont beaucoup moins nombreux) souhaite protéger la valeur de son cheptel humain. Les premiers dominent naturellement la politique du Nord, les seconds celle du Sud.
Le livre de Hummel fourmille de références bibliographiques et d'observations fascinantes. On y apprend, par exemple, que la conscription souleva moult résistances, au Sud comme au Nord. Au moins un homme sur neuf désertait. Le jugement d'un conscrit sudiste est passé à l'histoire: "J'en ai marre d'être entravé pire qu'un nègre!" Mais le fait que plus de la moitié des déserteurs n'étaient jamais repris illustre aussi comment le quadrillage administratif était encore loin de son niveau actuel.
L'auteur prête-t-il trop d'importance à la guerre de sécession dans la montée de l'État? Car il s'agit là d'un phénomène universel, d'une vague qui déferle sur tout l'Occident à partir du début du 20e siècle. Dira-t-on qu'il fallait simplement aux Américains un déclencheur à la mesure de leur farouche tradition de liberté individuelle? Ou que, une fois l'Amérique tombée, la liberté ne pouvait résister nulle part?
En un sens, le titre de l'ouvrage de Jeffrey Hummel s'applique non seulement à la guerre américaine de sécession, mais à la montée générale de ce que Tocqueville appelait la "tyrannie administrative": si elle eut pour effet de libérer les esclaves, elle a simultanément mené à l'asservissement des hommes libres.
[1] Jeffrey Rogers Hummel, Emancipating Slaves, Enslaving Free Men. A History of the American Civil War, Chicago, Open Court, 1996.
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[2] Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir. Histoire naturelle de sa croissance (1945), Paris, Hachette (coll. "Pluriel"), 1972.