Publié dans Le Devoir (Montréal), 23 décembre 1993, p. A-7
On essaie d'élever ses enfants pour qu'ils deviennent des adultes libres et responsables. On leur montre l'honnêteté, les règles de la vie civilisée, la frontière floue qui sépare l'obéissance consentie de l'indocilité nécessaire. Pour les enfants qui ont cette chance, les parents font même des sacrifices pour leur épargner l'école publique. On leur enseigne l'indépendance individuelle, de ne rien demander à l'État voire, quand c'est possible, de refuser l'aide publique. Tâche difficile où, bien sûr, la chance joue un rôle.
Souvent, vous réussissez. Votre fils arrive à l'aube de la vie adulte. Il est franc, sérieux, passionné par la vie et les études, calme, indépendant, responsable. Il suscite l'admiration de ses professeurs et de ses amis nombreux. Il ne boit rien de la soirée quand il sort avec la voiture familiale, et il roule moins vite que son père.
Votre fils ou, bien sûr, votre fille: si le hasard des chromosomes m'avait donné une fille plutôt que de grands gaillards de 1m90, je trouverais encore plus important qu'elle possède des armes. Ici, je parle pour moi.
Votre fils, donc, décide de réaliser un vieux rêve d'enfance: avoir une arme à feu, "la marque d'un homme libre" selon la belle phrase d'Henri Guizan, commandant des forces suisses durant la deuxième guerre mondiale. Bien sûr, vous lui avez aussi enseigné, adolescent, le maniement et le respect des armes.
Or, seulement pour acheter ou recevoir en cadeau une arme, il doit demander à la police une "Autorisation d'acquisition d'armes à feu", créature de la loi fédérale de 1977. D'allure anodine à l'origine, cette autorisation marque, depuis les amendements de 1991 et 1992, une autre étape vers la prohibition.
Le formulaire compte maintenant une demi-douzaine pages. Si l'un de mes étudiants me remettait un texte aussi intentionnellement incompréhensible que les deux pages d'explications qui accompagnent le formulaire, je lui mettrais zéro.
On demande au jeune adulte -- comme du reste à tous les détenteurs d'AAAF, qui devront bientôt en demander le renouvellement -- des questions du genre: "Avez-vous été reconnu coupable ou absous (avec ou sans conditions) d'une infraction prévue au Code criminel perpétrée avec usage, tentative ou menace de violence? Oui. Non. Si oui, précisez quand, où et pourquoi." Suivent plusieurs variations sur le même thème, toujours avec le "ou absous (avec ou sans conditions)".
Ce n'est pas tout. Il suffit apparemment que quelqu'un ait logé une plainte contre vous pour que la police mette en cause votre droit de posséder une arme. La question 15 demande: "La police ou les services sociaux ont-ils, à votre connaissance, reçu une plainte contre vous pour usage, tentative ou menace de violence ou autre conflit à la maison ou ailleurs? Oui. Non. Si oui, précisez."
Il y a mieux encore, lisez la question 16: "Avez-vous vécu au cours des deux dernières années l'un des événements suivants: un divorce, une séparation ou une rupture sentimentale, une perte d'emploi, une faillite ou un échec à l'école. Oui. Non. Si oui, précisez."
De parents autoritaires, on se recycle dans le conseil quand les enfants grandissent. J'ai conseillé à mon fils de répondre à cette question: "Cela ne vous regarde pas." C'est une manière polie de dire hautement: "Holà! le flic, t'occupe pas de mes chagrins d'amour!"
Que l'État est donc gentil de vouloir ainsi notre bien! Une notice menaçante, en renversé blanc sur noir, précise que "quiconque [...] fait sciemment, oralement ou par écrit, une déclaration fausse ou trompeuse ou, en toute connaissance de cause, s'abstient de divulguer un renseignement pertinent" pourra être reconnu coupable "d'un acte criminel et passible d'un emprisonnement maximal de deux ans".
Six répondants -- ou quatre, ce n'est pas clair -- doivent remplir et signer une partie du formulaire. Qui est admissible comme répondant? Les bureaucrates de la rivière des Outaouais ont retiré du projet initial la liste des professions traditionnellement nobles comme avocat, médecin et... professeur d'université. On y a substitué 12 catégories dont l'une regroupe "les personnes qui détiennent l'agrément, l'autorisation et la licence exigée [sic] pour l'exercice d'une profession ou d'un métier par les lois du Canada ou d'une province".
Désolé, mais je dois vous dire que, quant à moi, je pense et j'écris sans agrément, autorisation ni licence. À vrai dire, j'ai même éduqué mes enfants sans permis.
Qu'est donc devenu ce pays? Et quel monde sommes-nous en train de léguer à nos enfants? Sorti de l'enfance, le jeune adulte ne cessera de retrouver des pions et des maîtres, de quémander des autorisations et des permis de travail, de remplir des formulaires. Comment s'étonner qu'à la première difficulté, l'individu-enfant se venge sur ses semblables et tire sur tout ce qui bouge? Et comment concevoir que ce citoyen-enfant, incapable de se gouverner lui-même, devienne assez sage pour gouverner les autres quand il s'approche de l'urne dont sortiront ses maîtres?
Les répondants admissibles incluent aussi "les chefs et conseillers autochtones ainsi que les aînés des tribus autochtones". Mais je passe rapidement sur cette autre absurdité car je ne veux pas tomber dans le populisme anti-amérindien -- encore que je sympathise avec les individus qui, membres d'aucune minorité officielle, vivent terrorisés en bordure des réserves, où la police ne vient pas quand ils l'appellent.
Une personne mariée doit faire signer "une formule" (comme écrit le bureaucrate auteur du texte) par son conjoint. Ce qui, on l'avouera, est particulièrement génial pour celle qui veut se procurer une arme justement parce qu'elle craint celui-là. Parmi les répondants obligatoires, il faut aussi "un de vos voisins". J'ai suggéré à mon fils de répondre qu'un homme civilisé n'importune pas ses voisins avec cela.
L'AAAF que (peut-être) vous procureront ces humiliations ne vous reconnaît ni le droit de posséder une arme de poing (ce qui requiert des génuflexions additionnelles), ni le droit de porter une arme (inaccessible aux simples citoyens depuis 1977). Et à partir du 1er janvier 1995, les bureaucrates auront rendue l'AAAF encore plus difficile à obtenir.
Plusieurs des personnes qui ont clamé en faveur de contrôles plus sévères des armes à feu de même que, sans doute, les hommes de paille qui ont voté au Parlement les lois scélérates de 1977 et de 1991, n'imaginaient pas toujours qu'on en arriverait là. Le contrôle des armes à feu vise les criminels, n'est-ce pas? On voit maintenant que toutes ces mesures n'auront été que des étapes dans la marche forcée vers la prohibition des armes pour les simples citoyens. Le gouvernement du Canada, qui mérite d'être rebaptisé "Police Canada", a ainsi suivi, avec 50 ou 75 ans de retard, la ville de New York (où l'interdiction des armes de poing date de la loi Sullivan de 1911), l'Angleterre (1920), la France (1935 et 1939), ainsi que toutes les républiques de bananes et toutes les dictatures du monde.
Je parlais plus haut de la frontière difficile qui, dans l'éducation, délimite les règles de la vie civilisée et l'indocilité nécessaire pour résister à la tyrannie. Où est le point à partir duquel le devoir moral de l'homme libre est de dire: Non serviam ?
Il y a des recours, me direz-vous? Oui, sans doute. C'est pourquoi j'écris sans autorisation. Mais je pense aussi à William Blakstone, le grand juriste britannique dont les fameux Commentaires sur les lois anglaises ont continué à faire autorité jusque tard dans le 19e siècle. Il expliquait comment la common law, inspirée du Bill of Rights de 1688, protégeait le droit de tous les sujets britanniques de posséder et de porter des armes. Parlant des libertés anglaises, Blackstone ajoutait:
"... afin de défendre ces droits quand ils sont violés et remis en cause, les sujets anglais ont le droit, premièrement, de recourir aux tribunaux réguliers; ensuite de présenter leurs griefs au roi et au Parlement; et, enfin, de posséder et d'utiliser des armes pour leur préservation et leur protection."
Économiste et écrivain, l'auteur vient de publier Le droit de porter des armes, aux Belles Lettres (Paris).