Article publié dans Le Devoir (Montréal), 20 juillet 1995, p. A-9
Monsieur ou Madame l'Agent de police,
Je réponds aux questions que pose votre publicité, publiée dans un quotidien montréalais, à la suite des condamnations dans l'affaire Barnabé. Si mon analyse n'est pas nécessairement représentative des conclusions confuses de la majorité des citoyens, elle est cependant cohérente avec le sentiment populaire qui ira s'amplifiant contre la police. Elle est surtout en continuité avec quelques siècles de développement de la liberté en Occident. Je prends vos questions dans l'ordre.
Vous demandez d'abord s'il vous faut intervenir ou non quand "des prévenus" (vous vouliez sans doute dire "des suspects") manifestent "des comportements étranges et mettent en danger la propriété et la vie des citoyens". La réponse est simple: vous intervenez, puisque vous êtes payés à même nos impôts pour protéger notre liberté. Mais vous le faites en vous rappelant que le citoyen est le maître et que vous êtes le serviteur, et non l'inverse.
Devant un individu récalcitrant ou "mentalement dérangé", vous demandez si vous devez utiliser votre arme de service ou plutôt d'autres méthodes que l'on vous a apprises mais qui comportent aussi des risques (comme on l'a vu dans l'affaire Barnabé). La question se pose-t-elle vraiment? Vous n'avez que le droit (comme en jouissaient autrefois les simples citoyens) d'utiliser une force raisonnable en état de légitime défense. Comme vous êtes du côté du Pouvoir, toutefois, vous êtes plus dangereux que les simples citoyens, qui sont par conséquent justifiés de demander plus de discernement de votre part.
Doit-on vous désarmer quand vous causer des blessures avec vos armes? La réponse est que vous devriez être traités comme le citoyen ordinaire, votre maître. Puisque les simples citoyens sont maintenant (au moins depuis 1977) jugés trop irresponsables pour exercer leur droit de légitime défense armée (vous mettez vous-même en état d'arrestation des gens qui ont exercé ce droit), oui en effet, on devrait vous désarmer. Pas question non plus, dans ces conditions, que l'on vous autorise à porter des bonbonnes de poivre de Cayenne, dont la simple possession par un citoyen tombe sous le coup du Code criminel depuis 1978 et est, depuis 1991, passible de 10 ans de prison.
Lorsque nous n'utilisons pas nos armes, mais que par erreur ou par malheur nous occasionnons aussi des blessures, doit-on nous amputer?", demandez-vous. La question n'est pas du tout de savoir si les blessures ont été causées par tel ou tel type d'armes ou par les poings nus, mais de savoir si la violence utilisée est légitime. Les porte-parole de vos associations policières (au premier rang desquelles l'Association canadienne des chefs de police) ont contribué à accréditer l'idée que c'est l'arme qui blesse et non la personne qui l'utilise: si vous en avez déduit que les gros bras donnaient tous les droits, vous êtes en partie l'artisan de votre propre angoisse.
"Lorsque les méthodes de contrôle que l'on nous a enseignées comportent des dangers insoupçonnés dont on ne nous a pas informés, devrions-nous être les seuls à payer?" Je ne sais pas ce que l'on vous a enseigné, mais on sait, depuis les premiers balbutiements moraux de l'homme jusqu'à Nuremberg, que ni le bourrage de crâne ni l'obéissance aux ordres ne constituent des excuses. En fait, je soupçonne que l'on ne vous a rien enseigné de la tradition occidentale de liberté individuelle. Ici, vous marquez quand même un point. Si votre ignorance ne vous absout pas, les politiciens et les bureaucrates qui vous demandent surtout de bien les protéger et de faire appliquer leurs lois liberticides portent certes une responsabilité plus lourde que la vôtre.
La question que vous soulevez ensuite comporte deux volets. D'une part, vous opposez la criminalisation de vos fautes au traitement des fautes professionnelles. C'est là, voyez-vous, ce que l'on ne vous a probablement pas enseigné -- parce que vos enseignants n'en n'avaient pas eux-mêmes la moindre idée: vous êtes au mieux des auxiliaires dans la protection de nos libertés (ou de ce qui nous en reste) et, au pire, des complices du tyran. Je parie que ce dernier mot n'a jamais été prononcé par vos enseignants idylliques de l'École de police, même si la crainte (justifiée) de la tyrannie parcourt toute la tradition libérale occidentale. Par conséquent, les citoyens devraient être beaucoup plus exigeants et méfiants envers vous qu'envers un fournisseur ou un conseiller ordinaire.
D'autre part -- et là, je n'en reviens pas --, vous ajoutez: "ne sommes-nous pas mieux de vous laisser vous-mêmes assurer votre sécurité puisque votre faute ou votre erreur à vous sera plus facilement pardonnée?" Eh! bien, rien ne vous oblige à faire partie de la police. De plus, vous avez tout fait pour obtenir le monopole de la sécurité en appuyant l'interdiction des armes personnelles pour la légitime défense, et en vous dotant de syndicats qui prennent régulièrement la population en otage. Un homme libre répondra à votre question en citant Henry David Thoreau: "Pour ma part, je n'aimerais pas croire que je dépende jamais de la protection de l'État."
Vos deux suivantes demandent si, puisque vos juges prennent tout leur temps, vous ne devriez pas vous-même réfléchir un peu plus avant d'intervenir, au risque que nous, les citoyens, vous reprochions votre inefficacité. Vous suggérez ensuite que vous méritez pas que les médias s'acharnent sur une intervention qui tourne mal alors que tant d'autres sont couronnées de succès.
Le travail de la police, comme la situation d'un simple citoyen en état de légitime (mais souvent illégale) défense, n'est pas facile. Et vous n'êtes pas toujours au contact des plus beaux spécimens d'humanité. Mais il faut comprendre que plus vous, et les lois que vous faites appliquer, démontrerez de mépris pour les citoyens, mieux il vous le rendront, consciemment ou non. Plus vous devenez douaniers, chasseurs de travailleurs au noir, moralisateurs dans les clubs de danseuses nues, inquisiteurs au service des bureaucraties étatiques, plus la population apprendra à se méfier de vous. La violence mutuelle entre la police et les citoyens relève de phénomènes profonds que le système actuel continuera d'exacerber.
Votre question suivante rappelle que vous avez aussi une vie, c'est-à-dire un conjoint et des enfants, bref que vous êtes un être humain comme tout le monde. Vous avez raison. J'éprouve parfois des sympathies, sans doute coupables, pour les agents de police happés par l'engrenage judiciaire et médiatique, bien que j'avoue en éprouver davantage pour les prostituées, les contrebandiers ou les travailleurs au noir que vous arrêtez. Il y a des flics sympathiques, qui fument des cigarettes de contrebande, et qui ont encore l'impression d'être en guerre contre les criminels violents et en paix avec les citoyens pacifiques. Il y en a d'autres qui auraient été criminels si le pouvoir n'en avait pas fait ses louches alliés. En conformité avec vos règlements officiels, certains de vos confrères passent les menottes à de paisibles enfants de 16 ans qu'un commerçant soupçonne de lui avoir refilé un faux billet de banque.
Il y a quelque chose de malsain chez les bien-pensants de l'establishment qui vouent une confiance puérile à la force de l'État, et qui enfourchent leurs grands chevaux de justiciers quand ils découvrent que le bras armé de l'État est composé d'hommes ordinaires. Mais de là à nous demander, comme vous le faites, si vous devez n'intervenir que lorsqu'il n'y a plus de danger, il y a un pas: vous avez voulu le monopole de la sécurité, vous l'avez eu. Maintenant débrouillez-vous.
Vous vous plaignez, dans votre dernier paragraphe, de n'obtenir pas de réponse à ces questions que vous posez. C'est peut-être parce que vous posez les mauvaises questions, ou que ceux à qui vous les adressez sont trop naïfs pour les situer dans un contexte éthique et politique cohérent. La question fondamentale est: Etes-vous des agents spécialisés de la force publique auxquels les citoyens délèguent conditionnellement l'exercice de certains droits? Ou êtes-vous des agents du Pouvoir à qui les individus quémandent respectueusement des privilèges? Quand vous aurez répondu à ces deux questions, vos autres interrogations devraient s'éclairer.