Publié dans Courrier du Médecin Vaudois, 7 novembre 3003, p. 3. Aussi disponible en fac simile pdf.
La fonction économique des prix
par
Pierre Lemieux
L’historien Jacques Jouanna suggère que la discrétion des médecins concernant les questions de prix et d’argent remonte à Hippocrate bien que, s’empresse-t-il d’ajouter, les patients payaient leur médecin dans la Grèce antique. De nos jours, et notamment avec l’étatisation de la médecine au 20e siècle (qui varie selon les pays mais qui a progressé partout), les médecins parlent peu d’argent avec leurs clients, mais beaucoup avec les pouvoirs publics. D’une manière ou d’une autre, un service médical a un prix.
Il importe de comprendre la fonction économique des prix. Pourquoi a-t-on besoin de prix dans une économie ? La question peut sembler étrange si l’on ne comprend pas d’abord que l’intervention des pouvoirs publics, même dans les économies non planifiées, a presque toujours pour conséquence, sinon pour objet, de supprimer le prix que le consommateur paie à son fournisseur, et de le remplacer par des méthodes fiscales de financement et par d’autres formes d’incitations à la production et de rationnement de la demande.
Tel qu’il se forme sur un marché libre, le prix est un mécanisme de coordination de la demande et de l’offre. Certains consommateurs souhaitent se procurer un bien (ou un service) et leur quantité demandée dépendra du prix. Certains offreurs sont prêts à fournir ce bien, en fonction du prix qu’ils peuvent en obtenir. Diminuant en cas de pléthore et grimpant en situation de pénurie, le prix s’établit à un niveau où toute demande solvable est satisfaite par une offre correspondante. Les étudiants en économie passent, au début de leur cursus, quelques dizaines d’heures à bien comprendre les fondements et les détails de ce mécanisme.
Friedrich Hayek, l’économiste d’origine autrichienne qui a obtenu le Nobel de sciences économiques en 1974, a démontré que le prix joue son rôle de coordination en transmettant des informations sur les conditions de l’offre et la demande, sur les besoins et la rareté. Dans un article classique publié dans l’American Economic Review en 1945 et intitulé « The Use of Knowledge in Society », il propose l’exemple suivant. Quelqu’un quelque part découvre un nouvel usage pour l’étain ; ou encore l’offre de ce métal diminue à la suite d’une catastrophe naturelle. La nouvelle rareté doit être communiquée à l’ensemble des utilisateurs afin qu’ils en tiennent compte. Le prix déterminé par le marché joue ce rôle. Le prix de l’étain augmentera de proche en proche jusqu’aux produits qui en contiennent. L’augmentation du prix, dont personne ne connaît nécessairement la cause, sert aux producteurs de signal pour allouer de nouvelles ressources à la production, et aux consommateurs de signal pour économiser ce qui est devenu plus rare. Des informations locales sont ainsi diffusées dans tout le système et automatiquement incorporées dans les décisions de tous.
C’est grâce à l’utilisation efficace de l’information que le marché peut fabriquer et livrer au bon moment toute une gamme de biens et services, souvent complexes.Quand on comprend cette fonction d’information des prix, on comprend également qu’une économie planifiée ne peut efficacement remplacer le marché. L’information nécessaire au planificateur est inaccessible parce qu’elle se trouve dispersée parmi tous les demandeurs et les offreurs et dépend des conditions particulières de chacun. De plus, les préférences individuelles sont subjectives et seul l’individu connaît les siennes – en tout cas, personne ne peut prétendre les connaître mieux que lui-même. Au bout du compte, la notion d’efficacité économique repose entièrement sur les préférences individuelles. Il est théoriquement impossible pour un planificateur central de connaître et de reproduire l’information incorporée dans les prix qui se forment sur un marché libre.
De manière plus générale, on peut démontrer que toute interférence des pouvoirs publics (ou des organismes corporatifs auxquels ils délèguent des pouvoirs de contrainte) dans l’établissement des prix fausse le mécanisme de coordination du marché. Un prix fixé plus bas que son niveau d’équilibre du marché entraîne une pénurie et, par conséquent, un nouveau mécanisme de répartition qui s’appelle la file d’attente : c’est ce que l’on observe souvent dans les services de santé. Un prix fixé plus haut que le niveau d’équilibre entraîne une surproduction, comme les prix de soutien aux agriculteurs le confirment.
La fonction des prix est de coordonner les actions des individus dans l’économie. Cette coordination ne peut être efficace, c’est-à-dire conforme au jeu des préférences individuelles, que si on laisse les prix se former librement sur les marchés. Il n’y a pas de marché sans prix et il n’y a pas de coordination efficace sans marché.