Publié dans Le Figaro-Économie, 8 juin 2001, p. XI
Le siècle de la finance
par
Pierre Lemieux
Pour financer une idée nouvelle ou le lancement d’une entreprise, il faut du capital financier (c’est-à-dire des droits négociables sur des ressources réelles). Un individu obtient du capital soit de ses propres épargnes, soit par l’héritage, soit dans les marchés financiers, à défaut de quoi il doit recourir à l’État ou au crime. Telle est le thème unificateur que Reuven Brenner, professeur d’économie à l’Université McGill (Montréal), a donné à son plus récent ouvrage, The Financial Century[1].
Des marchés financiers libres représentent une condition indispensable de la prospérité. La Chine n’a pas décollé économiquement malgré l’invention de l’imprimerie, de la boussole et de la poudre, qui ont ensuite propulsé l’Occident, parce qu’elle ne disposait pas des institutions nécessaires pour marier le capital et le talent. Si la Hollande du XVIIe siècle, l’Angleterre ensuite, puis surtout les États-Unis ont connu un décollage fulgurant, c’est, selon Brenner, non pas grâce à l’éthique protestante, mais à cause de leurs marchés financiers fluides. À l’inverse, la fermeture des marchés financiers explique le sort actuel des pays sous-développés.
Pour assurer la prospérité, la démocratie politique (au sens du droit de vote universel) ne suffit pas. Le droit de vote est reconnu aux Mexicains depuis plusieurs décennies alors que les habitants de Hongkong, sous le protectorat britannique, ne l’avaient pas. De même, les ressources naturelles ne sont pas nécessaires au développement, comme le montrent a contrario le Mexique, l’Argentine, le Brésil, le Venezuela, le Zaïre, le Nigeria ou la Roumanie.
Les marchés financiers réussissent l’alchimie du développement en permettant au talent et à l’entrepreneurship de s’exprimer. Sans la capacité d’emprunter, les entrepreneurs ne pourront créer leurs « futurs imaginés ». Pour réaliser ses projets, l’individu au bas de l’échelle doit être en mesure d’emprunter contre ses revenus futurs. Démocratiques, les marchés financiers libres dispersent le pouvoir. En leur absence, l’État-banquier distribuera le crédit à ses clientèles de l’establishment. C’est d’ailleurs pourquoi les élites établies s’opposent au développement des marchés financiers.
Brenner explique comment les États-Nations, ces tribus modernes, créent des obstacles à la mobilité des individus, ce qui facilite leur exploitation – et surtout l’exploitation des moins mobiles parmi eux – par la classe politique et bureaucratique. Au contraire, des marchés financiers libres permettent aux individus de voter avec leurs jambes ou, du moins, avec leur argent en plaçant leurs épargnes à l’étranger quand elles sont menacées par les politiques de leur gouvernement.
Une manière classique pour l’État de confisquer l’épargne de ses sujets consiste à altérer la monnaie par l’inflation ou d’autres politiques qui sapent la prospérité. Dans la tradition des économistes classiques, par opposition aux disciples de John Maynard Keynes, Brenner insiste sur la nécessité, pour ancrer les contrats, d’une monnaie stable, protégée des manipulations politiques. La solution qu’il propose aux problèmes monétaires, soit un retour à l’étalon-or, n’est pas sans intérêt, mais on aurait aimé qu’il poursuive la piste, évoquée rapidement, de la liberté des monnaies.
L’idée de dénationaliser la monnaie a été défendue par Friedrich Hayek, lauréat Nobel d’économie, dans son fameux livre de 1976, Denationalisation of Money. Pourquoi faut-il que l’État impose une monnaie à ses sujets ? Certes, comme le note Brenner, la circulation de plusieurs devises entraîne des coûts, mais les standards monétaires imposés par l’État comportent des risques qui seraient mieux évalués par les choix individuels. Pourquoi ne pas laisser le marché déterminer le ou les standards monétaires, tout comme il détermine (n’en déplaise aux États) les normes linguistiques ou informatiques ?
Comment s’assurer que les pouvoirs publics corrigent leurs politiques erronées au lieu de créer de nouveaux problèmes en intervenant sans cesse pour corriger les effets des interventions antérieures ? De cette tendance désastreuse, Brenner donne plusieurs exemples, qui vont de la destruction des opéras privés par la mise hors la loi des casinos, au déclin de l’enseignement supérieur financé publiquement, en passant par les impôts spoliateurs qui empêchent le développement de solutions commerciales privées. Appauvris par l’État, les gens se tournent vers lui comme l’unique sauveur.
Une des thèses originales de The Financial Century concerne la démocratie directe, soit le recours institutionnalisé aux référendums et, surtout, le droit d’initiative des citoyens à cet égard. La démocratie directe, soutient Brenner, impose à la classe politique une discipline et une obligation de rendre des comptes analogues aux contraintes auxquelles les marchés financiers soumettent les utilisateurs de capitaux. L’auteur ne craint pas la tyrannie de la majorité qui, soutient-il, n’a pas accompagné les expériences de démocratie directe que nous connaissons dans des États américains et, surtout, en Suisse. L’argument qui nous semble le plus convaincant est que les électeurs n’entérineraient pas en référendum les lois complexes, verbeuses et incompréhensibles, les réglementations minutieuses et détaillées, et les impôts tordus qui nous sont actuellement imposées d’en haut. Et c’est justement parce que les dirigeants actuels de l’État perdraient du pouvoir qu’ils s’opposent à la démocratie directe.
Un aspect de la démocratie directe concerne la liberté communale et les possibilités de sécession partielle que l’on observe dans la Suisse contemporaine. En 1974, une minorité francophone s’est séparée du canton de Bern pour former le nouveau canton du Jura. En 1975, trois districts frontaliers quittèrent le Jura pour retourner au canton de Berne. D’autres petites communautés frontalières firent ensuite sécession pour se rattacher au Jura. Pourquoi, demande Brenner, ne pas changer les frontières sur le papier au lieu de contraindre à déménager des gens qui ne sont pas satisfaits des services publics – ou, devrait-on dire parfois, des sévices publics ?
Le XXIe siècle, conclut Brenner, sera le siècle de la finance, et il appartiendra, comme le XXe, à l’Amérique, puisqu’il s’agit de la société la plus décentralisée, avec les marchés financiers les plus libres et les plus démocratiques. On se demande si l’auteur n’exagère pas la liberté actuelle des marchés financiers, s’il ne minimise pas les conséquences de la réglementation ou, à tout le moins, de la surveillance étroite auxquels ils sont soumis, même aux États-Unis. Quand un individu ne peut effectuer une transaction de 10 000 dollars en espèces sans en informer les autorités (comme c’est le cas aux États-Unis en vertu de la loi de 1986 contre le « blanchiment des capitaux », qui a été imitée partout dans le monde), n’est-on pas en présence d’une mobilité surveillée des capitaux et d’une liberté surveillée des individus ? Cela étant, The Financial Century est un livre optimiste, instructif et stimulant.
1.Reuven Brenner, The Financial Century. From Turmoils to Triumphs [Le siècle financier. Des difficultés aux succès triomphants], Stoddart, 2001.