Publié dans Le Figaro-Économie, 15 septembre 2000, p. XI.
Économie de l'exception française
La France en passe de devenir un musée
par
Pierre Lemieux
Selon un article récent de la revue Foreign Affairs[1], l’opinion française serait en train de basculer dans le camp anti-mondialisation, en faveur d’un repli sur l’« exception française » ou, au mieux, sur le protectionnisme européen.
La réaction anti-américaine qui en constituerait une composante essentielle ne pêche certes pas par excès de cohérence. En effet, au cours des dernières décennies, un grand nombre de modes américaines contestables ont été importées en France, de la persécution des initiés boursiers au Jihad contre le tabac, en passant par l’utilisation fiscale du numéro de sécurité sociale. Même si l’art de vivre a été mieux développé en France qu’en Amérique, les deux pays présentent des similarités frappantes : le citoyen moyen de chacun croit dur comme fer qu’il vit dans le pays des droits de l’homme ; et s’il est vrai que ni le Français ni l’Américain n’est aussi opprimé que l’autre le croit souvent, ils ont tous deux perdus bien des libertés durant le 20e siècle.
Ce qu’il faut surtout comprendre d’un point de vue économique, c’est que les cultures, pas plus que les pays, n’existent en dehors des individus qui les composent. Les cultures constituent les résultats de l’interaction des valeurs individuelles. Celles-ci s’expriment sur le marché ou par l’entremise des processus politiques, et la différence essentielle entre les deux systèmes est que le premier se fonde sur les choix individuels et l’échange volontaire, alors que le second recourt à la contrainte pour faire triompher les choix de certains individus (même s’il s’agit d’une majorité). Il n’y a pas de choix public sans police.
Prenez le cas de la « mal-bouffe ». À moins que tous les individus n’aient les mêmes goûts, la mal-bouffe de certains représente le choix que d’autres préfèrent. La question est de savoir si on imposera politiquement à tous les préférences de certains, ou si on laissera chacun libre de faire ses propres choix. Il est vrai qu’on ne peut prévoir exactement quelle configuration – quelle société, quelle culture – résultera de l’agrégation des choix individuels, et que certains individus pourraient préférer une configuration différente. On sait par contre que les conséquences de l’imposition coercitive de choix uniformes sont économiquement et politiquement détestables.
Le problème linguistique se pose de la même manière, mais avec ceci de particulier qu’on y rencontre ce que les économistes appellent des « externalités » : une langue est d’autant plus utile à chacun qu’elle est parlée par un plus grand nombre. La langue rejoint le problème général des normes – poids et mesures, qualité des produits, etc. – dont on peut se demander s’il est préférable de les laisser résulter des choix individuels libres ou, plutôt, de s’en remettre à l’État pour les imposer. Une des conclusions de la recherche économique contemporaine est que des normes se développent spontanément sur les marchés et qu’elles sont souvent plus efficaces que celles qu’impose une autorité centrale[2]. Même quand on trouve des situations où une normalisation centrale apparaît théoriquement préférable, il faut se demander si les processus politiques et bureaucratiques qui caractérisent l’intervention publique sont plus susceptibles que le marché d’atteindre la solution optimale[3].
L’intervention étatique dans les mécanismes délicats de la société produit souvent des effets pervers qui nuisent aux objectifs mêmes des politiques publiques, et l’on peut démontrer que le protectionnisme linguistique a généralement nui au développement de la langue française[4].
De manière plus générale, le dirigisme économique étouffe l’expansion des cultures qui y sont soumises, car une culture a la force de l’économie qui la sous-tend. Des manifestations de l’« exception française » comme le Plan Calcul lancé par de Gaulle en 1966 ou la promotion publique du Minitel à partir des années quatre-vingt ont, en réalité, compromis le développement technologique et le progrès de l’Internet en France. Aujourd’hui, dans le monde, il n’y a que 5% des internautes qui accèdent au cyberespace en français. Dans la mesure où il exprime des valeurs colbertistes, le slogan « l’exception française » représente ainsi une tragique fuite en avant.
Cela étant, il faut faire la part des choses. Malgré l’irrationalisme des manifestants bigarrés, ce que l’on appelle « mondialisation » recouvre certains phénomènes qui méritent d’être examinés et critiqués. En effet, contrairement à l’idéal économique, elle consiste souvent non pas en un véritable libre-échange mais, au contraire, en une forme d’échange administré et une centralisation des décisions au niveau d’organismes supranationaux ou internationaux.
L’alternative entre cette forme de mondialisation et le repli sur une culture frileuse, qu’elle soit française ou européenne, n’épuise pas le domaine des possibles. Il reste l’autre option, celle des choix individuels. Elle consiste à refuser autant la cartellisation et la standardisation supranationales que le protectionnisme national classique[5]. Ce que les individus mangent, la langue qu’ils parlent, la culture à laquelle ils adhèrent, et l’usage (pacifique) qu’ils font de la technologie, tous ces choix produiront des résultats plus respectueux des préférences individuelles, et donc plus efficaces (au sens économique), s’ils sont laissés au domaine privé.
Pour être porteuse d’avenir, l’exception française devrait consister à rejeter les forces homogénéisantes des pouvoirs étatiques, qu’ils soient nationaux ou supranationaux. Une « exception » imposée aux individus feraient surtout de la France un musée.
2. Un ouvrage classique est celui de Robert Sugden : The Economics of Rights, Cooperation, and Welfare, Oxford, Basil Blackwell, 1986.
3. Parmi les analyses récentes de la question, voir Emanuelle Auriol et Michel Benaim, « Standardization in Decentralized Economies », American Economic Review, vol. 90, no 3 (juin 2000), p. 550-570.
4. Voir nos « Réflexions libres sur l’État et la culture », in Les politiques culturelles à l'épreuve. La culture entre l'État et le marché, sous la direction de Florian Sauvageau, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1996, p. 151-169 ; reproduit à http://www.pierrelemieux.org/artcultu.html.