Publié dans Le Figaro-Économie, 19 janvier 2001.

 

À quoi servent les économistes ?
Plusieurs économistes contemporains se sont interrogés sur le conflit éventuel entre la modélisation et la pertinence socio-politique de la science économique
par
Pierre Lemieux

 

À quoi servent les économistes et leur discipline ? L’économie est-elle une science pure, détachée des questions politiques ? L’économiste doit-il, au contraire, participer aux débats publics ? Les réflexions de dix économistes sur ces questions sont réunies dans un ouvrage récent publié par Daniel Klein, professeur d’économie à Santa Clara University, en Californie[1].

La formalisation

La plupart des textes, qui ont été publiés entre 1936 et la fin du siècle, sont très critiques de l’évolution de la science économique vers une modélisation abstraite et mathématisée (ou, au début du siècle, fondée sur des représentations géométriques). Klein appelle « paradigmatisme » ce recours à la théorisation abstraite. Il y préfère une économie compréhensible par l’homme ordinaire, mieux intégrée aux débats publics et plus susceptible d’influencer les politiques. L’économie modélisée devient une technique de planification, elle apporte de l’eau au moulin du dirigisme.

En un sens, donc, Klein et les auteurs qu’il réunit étaient des précurseurs du mouvement dit « post-autiste ». Mais attention ! la fracture n’est pas celle qu’imaginent les étudiants contestataires. Ce sont des économistes laissez-fairistes et libertariens qui s’opposent à l’économie formalisée, dirigiste et étatiste. L’école économique contemporaine la plus réfractaire à l’usage des mathématiques est l’école dite « autrichienne », dont Ludwig von Mises fut l’un des fondateurs et qui comptait dans ses rangs l’économiste anarcho-capitaliste Murray Rothbard.

Il faut réintroduire les valeurs dans l’analyse économique, expliquait Frank Graham en 1942 : « L’économie politique, peut-être par opposition à la science économique, s’intéresse non seulement à ce qui est mais aussi à ce qui pourrait et devrait être. » William Hutt, un économiste de la même époque, explique comment ses collègues se sentent impuissants devant l’ignorance généralisée concernant les conditions du bien-être social et frustrés de ce que les plus ignorants se croient capables de critiquer les enseignements de l’économie. Hutt jette le blâme sur les théories économiques abstraites, fondées sur l’algèbre et la géométrie, qui « font perdre [à ses praticiens] la fréquentation intime de certains éléments incontournables de la réalité ».

Ce n’est pas seulement la théorie économique néoclassique qui est formalisée : le courant d’analyse hérité de la théorie des jeux l’est bien davantage encore. Et ce ne sont pas tous les économistes néoclassiques qui favorisent la mathématisation ou l’analyse statistique à outrance, comme en témoigne Ronald Coase, lauréat Nobel de sciences économiques en 1991. Le raisonnement quantitatif, soutient-il dans un texte de 1975, risque de nous faire oublier les vérités économiques simples qui sont pourtant essentielles dans les débats de politiques publiques : la loi de la demande (c’est-à-dire la relation inverse entre le prix et la quantité demandé d’un bien), le plafonnement des prix qui engendre des pénuries, l’intérêt personnel comme motivation ordinaire des gens… C’est souvent en rappelant ces vérités simples que l’économiste contribue le plus efficacement à la chose publique.

Même si les auteurs réunis par Klein insistent sur les dangers de la formalisation en économie, il faut se garder de l’autre extrême, à savoir un discours économique mou, susceptible de dire n’importe quoi et de n’être porteur ni de connaissance ni de formation. La formalisation contribue à l’avancement des connaissances sur la société. Les mathématiques offrent des outils de raisonnement souvent très efficaces. Comme l’admettait William Hutt, c’est ce genre d’outil qui a permis aux économistes de résoudre le paradoxe qui inquiétait John Stuart Mill : « La demande, donc, écrivait celui-ci, est en partie fonction de la valeur. Mais nous avons précédemment établi que la valeur est fonction de la demande. […] Comment résoudre ce paradoxe de ceux choses qui dépendent l’une de l’autre ? » En imaginant les fonctions d’offre et de demande comme les deux équations d’un système, les économistes néoclassiques résoudront facilement la difficulté.

L’économiste et les débats publics

La question demeure de savoir dans quelle mesure l’économiste peut apporter une contribution utile aux débats de politiques publiques. Les textes réunis par Daniel Klein opposent deux thèses.

La plupart des auteurs croient que la contribution de l’économiste est irremplaçable dans les débats publics. L’économie enseigne des leçons dont la connaissance est indispensable au bien-être des individus en société, comme le défend notamment Thomas Schelling. Gordon Tullock soutient que l’économiste doit participer aux débats publics et aux activités d’éducation populaire, et que ce genre de contribution devrait être reconnue par l’Université autant que sa participation à l’avancement de la science. Selon lui, une stratégie efficace consiste à s’attaquer aux politiques qui favorisent des intérêts organisés (les professions réglementées, l’agriculture subventionnée, les transports protégés de la concurrence, etc.) au détriment de l’ensemble de la population. Israel Kirzner, un des principaux représentants actuels de l’école autrichienne, suggère que le rôle pédagogique de l’économiste fait partie du processus social de correction des erreurs.

Friedrich Hayek (lauréat Nobel d’économie 1974) et William Hutt demeurent toutefois sceptiques devant l’efficacité de la participation de l’économiste aux débats publics. Pour Hayek, les enseignements de l’économiste n’ont qu’un effet à long terme. L’économiste doit travailler à « rendre politiquement possible ce qui ne l’est pas aujourd’hui », et doit se résigner l’impopularité.

Les textes colligés par Klein formulent donc trois grandes critiques à l’endroit des économistes orthodoxes : science trop formalisée, leçons élémentaires oubliées, et participation insuffisante aux débats publics. À notre avis, ces critiques doivent être nuancées, un peu comme le fait implicitement Hayek. Il n’est pas certain que la formalisation soit la source de tous les maux comme le démontre, par exemple, l’œuvre d’un Gary Becker. Si la participation de l’économiste aux débats publics est difficile à condamner, elle peut par contre jouer sur plusieurs modes différents et sur des horizons plus ou moins longs. Ces réserves étant faites, le livre de Daniel Klein fournit un outil remarquable pour réfléchir à la nature de l’économie et au rôle de l’économiste.


1. Daniel B. Klein (sous la direction de), What Do Economists Contribute ?, New York, New York University Press, 1999.


| http://www.pierrelemieux.org |