Le Devoir, 17 mars 1999, p. A-9. English translation available on this site.

 

L'assurance maladie et le revolver
par
Pierre Lemieux

 

Aux études citées et aux arguments fournis par Claire Joly, Marie Latourelle, Maryse Martin et Karen Selick en faveur de la légitime défense et du droit de porter des armes (Le Devoir, 19 février 1999), Robert Dôle n’oppose que des bribes d’anecdotes (Le Devoir, 7 mars 1999). Comme il a vécu aux États-Unis, il sait que... il a ouï dire que... et tous devraient croire ce que le sorcier vaudou lui a chuchoté à l’oreille.

Par exemple, M. Dôle laisse entendre que le Vermont (seul État américain où le droit de porter des armes dissimulées sans autorisation administrative est reconnu) n’est pas l’endroit paisible que l’on sait. Pourtant, les statistiques officielles sont facilement accessibles : en 1997, neuf homicides ont été commis au Vermont (www.dps.state.vt.us/cjs/homicide.htm), soit un taux de 1,53 homicide par 100,000 habitants ; au Québec, le taux correspondant était de 1,78 (www.statcan.ca/english/Pgdb/State/Justice/legal12b.htm).

Du savant professeur, on aurait aussi apprécié quelques détails sur le « fléau de drive-by shootings » qui se serait produit au Vermont « il y a trois ans » – mais dont personne d’autre n’a entendu parler. Une recherche dans la base de données du Washington Post ne révèle rien non plus.

La littérature criminologique regorge d’études qui contredisent la foi de charbonnier de M. Dôle et ses sentiments de bon sauvage. Je ne parlerai pas des références citées par Joly et al., ni de l’ouvrage classique de Colin Greenwood sur l’Angleterre, ni des recherches du Pr Gary Mauser au Canada. Mais considérons un moment l’étude épidémiologique de Brandon Centerwall, « Homicide and the Prevalence of Handguns: Canada and the United States, 1976 to 1980 » (American Journal of Epidemiology, vol. 134 (1991), no 11, p. 1245-1260).

Au lieu de comparer globalement le Canada et les États-Unis et afin de minimiser les différences culturelles, le Pr Centerwall a analysé la corrélation entre la disponibilité des armes de poing et la criminalité violente dans les provinces canadiennes et les États américains limitrophes. Il a constaté que la corrélation est nulle. Toutes proportions gardées, il y a plus de meurtres au Québec ou au Nouveau-Brunswick qu’au Maine, au New Hampshire ou au Vermont ; il y en a plus au Manitoba qu’au Minnesota ou au Dakota du Nord ; plus en Saskatchewan que dans ce dernier État ; plus au Yukon qu’en Alaska.

La même absence de corrélation entre la disponibilité des armes et la violence s’observe au niveau international. On connaît des pays où la possession des armes est très répandue et les taux de criminalité très bas (la Suisse ou Israël, par exemple), et d’autres où la possession des armes est pratiquement interdite et la criminalité très élevée (le Mexique, la Jamaïque ou l’Irlande du Nord, par exemple).

Ces résultats ne sont pas étonnants puisque, d’une part, les armes ne sont qu’un instrument, et non un agent, du crime ; et que, d’autre part, comme le notaient Joly et al., les armes servent aussi aux honnêtes gens à se protéger contre les criminels.

Pour se persuader que les armes ne causent pas les crimes, point n’est besoin d’aller chercher des comparaisons aux confins de la terre : il suffit de se rappeler l’histoire récente du Canada. Jusqu’à la fin du 19e siècle, la possession et le port d’armes étaient à peu près libres au Canada – alors que des États américains racistes avaient déjà tâté des contrôles. Jusqu’à la législation fédérale des années trente, les armes de poing demeuraient plus facilement accessibles au Canada que dans la ville de New York. Jusqu’en 1978, au Canada, les armes longues s’achetaient sans autorisation chez Eaton et aucune femme n’était passible de dix ans de prison si elle portait une bonbonne de poivre de Cayenne dans son sac à main. Ce pays était-il plus violent ?

Hormis le sérieux, une autre différence sépare l’opinion des quatre femmes attaquées et les intuitions étatistes de Robert Dôle. Les premières réclament simplement la liberté de se défendre contre les criminels ; elles ne proposent pas de forcer, sous peine de prison, qui que ce soit à posséder ou à porter une arme. Dôle, de son côté, appuie les soi-disant lois en vertu desquelles ses hommes armés iront arrêter les femmes (et les hommes, sans distinction de sexe) qui, simplement, détiennent des instruments pour exercer leur droit ancestral de légitime défense.

Pour compléter son éclatante démonstration de science et d’humanité, M. Dôle définit le Québec comme « un pays francophone au nord du New Hampshire où tout le monde a une assurance maladie et personne n'a de pistolet ». En français, on emploie plutôt « revolver » comme terme générique pour désigner les armes de poing modernes (« Passez-moi votre revolver », disait Tintin au capitaine Haddock), mais pardonnons à ceux qui sont trop gavés de littérature anglo-américaine à l’eau de rose.

Il y a un petit hic dans cette description de l’ancienne patrie des coureurs des bois. On n’a pas besoin de venir au Canada pour trouver un endroit où tout le monde détient une assurance maladie et où personne n’a de revolver. Dans pratiquement tous les pays, on connaît de tels endroits, qui offrent une sécurité sociale mur à mur avec gîte et couvert assurés : ça s’appelle, au mieux, un couvent ; au pire, une prison.


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