Publié sur ce site, le 1er décembre 1997

Le cul du peuple québécois
par
Pierre Lemieux

La question qui a été proposée par les partisans d'un référendum sur la notion de peuple québécois me semble un peu timorée: "Les Québécois forment un peuple qui a le droit de décider seul de son avenir et dont le territoire ne peut être divisé sans le consentement des Québécois." (La Presse, 30 novembre 1997, p. A-1) Je voudrais suggérer quelques formulations qui vont plus directement à l'essentiel de ce que l'on veut faire dire au peuple.

Il ne s'agit pas de consulter le peuple sur n'importe quelle question philosophique, du genre de l'article premier de la loi adoptée par la Convention nationale le 7 mai 1794: "Le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme."

Mais il ne faut pas hésiter à demander à la majorité de déterminer les faits et d'en décréter les implications morales et politiques. Ainsi, la question pourrait être: "Les Québécois reconnaissent que le concept de peuple englobe tous les Québécois mais ne s'applique ni aux Canadiens en général ni aux Canadiens-Français en particulier." Ou, plus simplement: "Le Peuple Québécois existe, je l'ai rencontré."

Ne craignons pas de mettre quelques audaces logiques dans notre bouche collective comme, par exemple: "Le peuple québécois est composé des Québécois, et est Québécois quiconque fait partie de ce peuple."

N'oublions pas toutefois que la question à poser est étroitement reliée à ce que les statocrates au pouvoir veulent faire dire au peuple. Ne nous embarrassons point de subtilités philosophiques, embrassons les superstitions organicistes et animistes les plus rétrogrades: "Les Québécois forment un grand être collectif qui a le droit de décider seul de son avenir et qui ne peut être amputé d'aucun de ses membres sans son consentement."

Et faites gaffe aux subtilités de la formulation: quelle que référence que ce soit à l'individu gâtera toute la sauce. Par exemple, ne demandez surtout pas aux électeurs de se prononcer sur un énoncé du genre: "Chaque individu a le droit de décider seul de son avenir, et ce qui lui appartient ne peut être exproprié sans son consentement."

Par respect pour les citoyens, une question précise est souhaitable: "Le Québec est un grand être collectif dont le Conseil des ministres est le cerveau, dont la Sûreté du Québec est le poing, et dont les cellules du pied sont les citoyens." Marche, Baptiste!

Ici se pose un problème: plus la question sera riche et détaillée, plus les deux comités officiels sous lesquels la loi force toutes les opinions à se ranger apparaîtront factices. Comment défendront leurs opinions ceux qui croient, par exemple, que c'est l'Assemblée nationale qui est le cerveau du grand être collectif, ou que la Sûreté du Québec en est le coeur et le ministère du Revenu, le trou du cul?

Autre question: Ne vaudrait-il mieux rester dans la grande tradition de l'école publique et du ministère de la Culture, et paraphraser Tite-Live (Ab Urbe Condita, II, 32): "Le peuple québécois est un organisme vivant dont tous les membres doivent contribuer à nourrir l'estomac"?

Restons pragmatiques: "Les Québécois forment un peuple dont la majorité a le droit d'imposer ce qu'elle décide à la minorité." Encore que la franchise n'exclut pas un brin de culture. Pourquoi, par exemple, ne pas reprendre la formule du théocrate Pierre Simon Ballanche: "L'État doit marcher à la tête du progrès et du développement, à la tête du troupeau qu'il lui a été donné de conduire."

Ou encore, paraphrasons la formule de l'auteur sudiste George Fitzhugh à l'époque de la guerre américaine de sécession: "Les Québécois forment un peuple collectif et la liberté individuelle est un mal que l'État a pour mission de guérir." L'intérêt stratégique de cette formulation est qu'en remplaçant "Québécois" par "Canadiens", Lucien Chrétien tomberait d'accord avec Jean Bouchard.


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