Exclusif à ce site. Une version abrégée a été publiée dans La Presse du 30 avril 1996; c'est le présent texte qui fait foi.
Rééduquer les rééducateurs
par
Pierre LemieuxCertaines activités complexes entraînent des conséquences sociales majeures. Prenons, par exemple, celle qui consiste à élever des enfants. Ne serait-il pas normal que l'État impose une formation à ceux qui se lanceraient autrement, avec l'ignorance désinvolte du citoyen imbécile, dans cette activité cruciale pour l'avenir de nos ressources humaines?
Si cette éventualité paraît aujourd'hui improbable, l'État actuel impose pourtant des cours et des examens dans des domaines où nos ancêtres libéraux croyaient que la liberté allait de soi. J'ai moi-même passé un week-end entier dans un de ces camps de rééducation, mandaté conjointement par les deux larrons en foire que sont le gouvernement provincial et le gouvernement fédéral. Les examens comportaient des questions techniques - souvent ridicules - et des questions de rééducation proprement dite.
À partir de là, on peut extrapoler le genre de questions que les bureaucrates concocteraient dans l'examen futur sanctionnant le cours de formation de parent. Pour mesurer vos connaissances dans l'éducation des enfants, on poserait des questions à choix multiples du genre: "Au Québec, un bon taux de fertilité est de (a) 1,5; (b) 1,9; (c) 2,1; (d) 2,5?" Ou encore: "Que fait l'adolescent à la puberté? (a) Il recherche la chaleur de sa famille; (b) Il broie du noir comme les déprimés; (c) il sent pousser ses dents de sagesse; (d) il se rebiffe contre son père."
D'autres questions contrôleraient directement la docilité et l'adaptation sociale des futurs parents: "Qui peut légalement élever des enfants? (a) toute personne ayant obtenu un permis du ministre; (b) toute personne âgée de 65 ans et plus; (c) toute personne qui n'a pas d'autre chose à faire; (d) toute personne qui a engendré?"
Ces questions sont plagiées, mutatis mutandis, sur l'examen d'"Initiation à la chasse à l'arme à feu", administré par le ministère de l'Environnement et de la Faune, et que tout nouveau chasseur doit passer. La question numéro 22 de l'un des examens types propose les choix suivants: "Au Québec, une bonne densité d'orignaux par 10 km carrés est (a) de 4; (b) de 3; (c) de 2; (d) de 1." La question 11 demande: "Que fait l'ours en hiver?". Et cetera et ad nauseam.
Un message revient sans cesse: pour faire quelque chose, il faut avoir un permis. Illustration troublante de la "tyrannie administrative" que Tocqueville craignait: pour attraper des grenouilles dans votre ruisseau, vous avez besoin d'un permis de chasse. Dans un des examens types, on demande à l'élève de nommer, dans une liste d'activités, la seule qui soit autorisée. La bonne réponse est: "Obtenir un permis de chasseur..." On vous autorise à obtenir un permis: chanceux, va! La chasse, dit bien le manuel de l'étudiant, est "un privilège", c'est-à-dire une faveur accordée par le Prince à ses sujets. Rien n'y manque, pas même l'appel à la délation avec le numéro 800 du Ministère. "Allo! Monsieur le Ministre, j'ai vu quelqu'un qui pêchait des grenouilles."
Il y a à peine 25 ans, on obtenait un permis de chasse sur simple demande. Le peu d'espace à ma disposition ne permet pas une analyse économique de la réglementation dans ce domaine à la lumière de la théorie des biens publics. Mentionnons quand même l'hypothèse lancinante qui sous-tend la propagande officielle: l'État, ce despote éclairé et incapable d'entretenir ses routes ou d'empêcher le décrochage dans ses écoles se présente comme le protecteur irremplaçable de l'écologie globale. L'enseignement du Ministère ânonne une orthodoxie officielle et simpliste, à laquelle l'élève doit faire semblant d'adhérer pour réussir son examen.
Ceux de ma génération s'étaient habitués, sauf exception, à vivre leur vie pacifique sans avoir à constamment justifier de leur identité et de leur compétence. On allait jouer aux quilles durant les cours de religion et on se marrait durant les retraites fermées. Maintenant, c'est plus sérieux, car le flic est derrière la vérité officielle. Les rééduqués croient désormais qu'il est dans l'ordre de la nature, pour exercer leurs droits, d'inscrire leur numéro d'assurance sociale sur les formulaires (ce que j'ai évidemment refusé de faire), de suivre des cours et de régurgiter des âneries aux pions étatiques.
Tout n'est pas inutile et mauvais dans le manuel provincial d'initiation à la chasse. Sous l'influence des chasseurs, le Ministère y défend l'existence de la chasse. Mais pour les mauvaises raisons: la chasse est conçue comme un "outil de gestion" pour les statocrates, et non comme une liberté individuelle.
Le futur chasseur doit non seulement subir le cours provincial, il doit aussi, pour conserver cet autre "privilège" qu'est l'acquisition des armes à feu, se soumettre au "Cours canadien de sécurité dans le maniement des armes à feu". J'ai enduré ces humiliations afin de pouvoir aller chasser avec mon fils ailleurs qu'aux États-Unis -- c'est-à-dire ici, dans ce qu'on appelle mon pays.
À l'instar du cours provincial, le cours fédéral de rééducation politique aurait relevé de la politique-fiction il y a seulement quelques décennies. Où cela nous mène-t-il?
La prochaine bataille concernera les réseaux informatiques internationaux, notamment l'Internet, qui permettent à nos jeunes de s'abonner à des newsgroups de cul, de télécharger des pornos dégradantes en millions de couleurs, d'apprendre à fabriquer des bombes avec les ingrédients de la cuisine maternelle, de lire toutes sortes de choses que leur gouvernement interdit, et d'avoir accès à tout cela sans contrôle ni formation préalables. À côté de cette menace sociale, les dangers de la chasse et le "crime" qui consiste à garder un revolver non verrouillé dans sa chambre à coucher ne sont rien.
Qu'est-ce que nos bureaucrates imagineraient comme questions de l'examen sanctionnant le privilège de surfer sur le Web? Le même genre que dans l'examen de parent, y compris des questions vérifiant votre capacité de vous à-plat-ventrir devant leurs lois idiotes: "Il vous faut une AAM (Autorisation d'acquisition de modem) valide avant d'emprunter un ordinateur sans restrictions. (a) Vrai. (b) Faux." Ainsi est formulée, mutatis mutandis, la question 29 de l'examen 3 du Cours canadien en ce qui concerne l'AAAF (Autorisation d'acquisition d'armes à feu) et l'emprunt d'une arme dite "sans restrictions".
Le manuel de l'étudiant pour le Cours canadien n'a rien de totalitaire à envier au manuel provincial. On y prépare sournoisement le candidat à trouver normal la question du formulaire d'AAAF qui l'interrogera sur ses chagrins d'amour.
Remarquons en passant comment ces bureaucrates éclairés sont incapables de formuler une idée (si on peut dire) en français: "Une sûreté de détente bloque la détente pour l'empêcher de faire partir l'arme à feu." (Question 25) En français, un coup peut partir, mais une arme ne partira pas sauf si elle est dotée du libre arbitre et qu'elle ait des jambes. Traduisez, pour l'avenir: "Un cadenas de modem bloque le modem pour l'empêcher de faire partir le logiciel de communication."
Le ridicule de toute cette propagande était tempéré par des moniteurs qui démontraient souvent quelque sens commun voire un esprit critique. Le club privé où ces cours étaient dispensés accueillait même les nègres modernes que sont les fumeurs, ouvrant une autre brèche dans la rectitude politique. Mais cela n'absout en rien les rééducateurs qui ont conçu ces cours.
Nos maîtres pardonneront l'impertinence d'un mauvais élève, mais il me semble que, si quelqu'un devait prendre des cours et passer des examens, ce sont plutôt les dangereux irresponsables qui, chargés de protéger nos libertés, les écrasent toujours davantage (tout en vivant des 50% de la production qu'ils confisquent). Je proposerais donc que les citoyens imposent aux politiciens et aux bureaucrates une formation obligatoire, qui durerait au moins plusieurs semaines, tant ils en ont à apprendre, et que sanctionneraient des examens rigoureux et des recyclages périodiques.
Le cursus comprendrait une formation historique sur la tyrannie: comment elle parcourt l'histoire humaine, comment elle s'est immiscée incognito dans des sociétés plus ou moins libres, comment certains de nos ancêtres y ont résisté, et pourquoi tant d'hommes l'ont acceptée aussi facilement que d'autres justifiaient l'esclavage. Viendrait ensuite l'étude de la pensée autant des défenseurs de la tyrannie (où, sans doute, les nouveaux élèves retrouveraient plusieurs de leurs idées reçues) que des théoriciens de la liberté. Les écoliers termineraient leur formation par un examen de leur rôle dans la protection de nos libertés. Au moins une journée serait consacrée aux procès de Nuremberg, où fut reconnu le principe que l'obéissance aux ordres ne fournit pas d'excuse morale.
On raconterait doucement aux élèves comment, en 1689, James Stuart, roi d'Angleterre, dut son salut à sa fuite en France après que lui et son prédécesseur eurent désarmé leurs sujets et limité leurs droits de chasse. Ces stages de formation demeureraient quand même nettement plus libéraux que les camps de rééducation actuels. En effet, le statocrate qui se sentirait incapable de servir la souveraineté individuelle aurait simplement à quitter l'État et retourner à la société civile où, comme tout le monde, il pourrait exercer pacifiquement ses droits ordinaires sans suivre de cours ni quémander de permis.
Le manuel provincial d'Initiation à la chasse à l'arme à feu déclare ex cathedra (avec une faute de ponctuation): "Chaque citoyen, a une responsabilité envers le pays". C'est une opinion. À mon humble avis, cette responsabilité consiste à lutter contre les obscurantistes dangereux qui nous rééduquent.