Publié dans Commerce, décembre 1984, p. 99 et 102.

 

À bas la concertation
par
Pierre Lemieux


Nouvelle introduction de l'auteur

Ce petit texte, publié dans la Revue Commerce de décembre 1984, représente un échantillon des nombreux articles que, au début des années quatre-vingt, j'écrivis contre le nouveau corporatisme, l'idée de la "concertation" et les conférences aux sommet. Il a fallu près de vingt ans pour que la contestation libérale du corporatisme fasse son chemin dans les esprits -- dans certains esprits, puisqu'il y en a plein qui ne pigent pas encore.

P.L., 27 février 2000                  


Comme tout le monde, elle prêchait la concertation. Je me mis à lui citer des textes qui proposaient « de rendre employés et salariés solidaires de leur entreprise, de mettre fin à l’antagonisme des classes » par la création de « comités sociaux locaux, régionaux et nationaux » regroupant les syndicats et les patrons et ayant pour mission de « régler les questions de salaires et de conventions collectives », d’« assurer la formation professionnelle et l’apprentissage », de « lutter contre le chômage », d’« assurer […] l’hygiène et la sécurité du travail », etc.

« Mais c’est exactement ce que je disais », répliqua mon interlocutrice, ignorant que ces citations étaient de Philippe Pétain, chef du gouvernement fasciste de Vichy dans la France des années 40.

L’idée de la concertation remonte aux théoriciens corporatistes du XIXe siècle et aux praticiens fascistes du XXe qui embrassèrent l’idéologie corporatiste : Pétain, Franco, Mussolini… En fait, les ressemblances sont frappantes entre les vieux idéaux corporatistes et les idées recyclées de la social-démocratie à la suédoise ou à la québécoise.

Le corporatisme traditionnel était une doctrine politique à trois volets. Premièrement, un volet économique consistait dans la protection et la réglementation de l’emploi par des corporations regroupant maîtres et compagnons, employés et employeurs, selon l’idéal de la guilde médiévale. Pour les grands théoriciens corporatistes comme le comte René de la Tour du Pin (1834-1924), le travailleur devait être propriétaire de son emploi, propriété reconnue par un « brevet » ou permis de travail.

Dans les années 50 au Québec, L’action catholique proposait « un vrai syndicalisme catholique […] jusqu’à son perfectionnement ultime : le corporatisme » (cité par Clinton Archibald, Un Québec corporatiste ?, 1984). Pétain se réclamait de l’« idée nationale-socialiste de la primauté du travail ». « Les citoyens ont le droit au travail », proclamait l’article 33 de la Loi fondamentale de l’Espagne franquiste.

De même, la social-démocratie s’articule autour du « droit au travail » et de sa conséquence, la réglementation et le contrôle de l’emploi. Depuis la Loi relative à l’extension juridique de la convention collective de 1934, une centaine de textes législatifs québécois ont établi un système corporatiste complexe d’apprentissage, de compagnonnage et de comités paritaires dans plusieurs dizaines de métiers, qui vont des menuisiers aux peintres en bâtiment en passant par les mécaniciens. Sans oublier le Code des professions de 1973, monument corporatiste érigé par un gouvernement qui n’éclairait pas grand chose dans la grande noirceur qui se poursuit sans aube du corporatisme larvé de Duplessis à la national-démocratie de Lévesque.

Le corporatisme social constituait le deuxième volet du vieil idéal corporatiste. Les théoriciens corporatistes proposaient d’instaurer la collaboration entre les employeurs et les employés, par l’arbitrage des différends, la détermination conjointe des conditions de travail et même, chez certains corporatistes français du siècle dernier (comme Chanson, Bacconnier, Brethe de la Gressaye), la fixation conjointe des prix.

Les corporations devaient aussi assurer la sécurité sociale des employés en leur fournissant assurance-santé, fonds de retraite et assurance-chômage. Des théoriciens comme La Tour du Pin ajoutaient même : écoles techniques, clubs privés et loisirs familiaux. À ces fins, on proposait un patrimoine corporatif financé par les employeurs seuls ou conjointement avec leurs employés, et géré paritairement.

Déjà entendu ça quelque part ? Lisez, par exemple, le tout récent manifeste du Parti Québécois, ironiquement intitulé Face à un monde nouveau, qui prône une « nouvelle démocratie industrielle » pour éliminer les conflits de travail.

Troisièmement, il y avait le volet politique du corporatisme, qui consistait à établir la participation et le pouvoir politiques des individus sur la base de leurs occupations et de leurs corps d’emploi. Ces corporations devaient être représentées dans une grande chambre corporative ou un Conseil économique et social, idée qui, au Québec, reçut plusieurs appuis, dont celui de l’Ordre de Jacques Cartier et, tout récemment, du Conseil de planification et de développement du Québec.

La concertation social-démocrate entre syndicats et autres corps organisés s’inscrit bien dans la logique du corporatisme politique. Le Parti Québécois prône « l’établissement d’une société de concertation » entre « partenaires sociaux », ce qui suppose évidemment une organisation corporative et coercitive de la société : « Ce processus de concertation, explique le manifeste péquiste, ne saurait réussir sans le regroupement des divers secteurs de la société en organisations représentatives. Il faudra favoriser notamment l’accès à la syndicalisation et la création de regroupements patronaux dans les divers secteurs économiques. »

Les conférences de concertation « au sommet » ont déjà produit plusieurs consensus bidons et des tas de nouvelles interventions étatiques qui, selon le Secrétariat des conférences socio-économiques, incluent des contingentements d’importations, le zonage agricole et les lois contre la liberté du travail (dites « anti-scab » par l’establishment idéologique). Et ce n’est pas fini : surveillez bien la Commission Beaudry qui est en train de concerter les relations de travail.

Bref, la concertation participe d’un modèle de société qui n’a rien de libéral (au vrai sens du terme). Une société fondée sur la concertation et l’organisation est incompatible avec une société de concurrence et de liberté. Les individus ont le droit de mener leurs affaires et leur vie sans recevoir d’ordres des autorités constituées qui se concertent au dessus de leurs têtes.

À bas la concertation !


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