Publié, en version légèrement abrégée et sous le titre « Être québécois, c'est être étatiste avant tout », dans Le Devoir, 3 mai 1999, p. A-7.
Le retour des Canadiens français
par
Pierre LemieuxComme le montrent les débats actuels, définir « québécois » nest pas facile. Une définition en fonction de lorigine canadienne-française de la majorité fait craindre la tyrannie ethnique. Une définition volontariste (« est québécois qui veut lêtre ») souligne le fait que ceux qui choisissent dêtre « québécois » imposeront leurs lois (par la force, puisque les lois ne sont pas des vux pieux) à ceux qui posent un choix différent.
Doù la tentation déviter la question au moyen dune définition purement territoriale : sont québécois ceux qui habitent au Québec. Je crains toutefois que cette définition ne fasse quocculter les problèmes des conceptions ethniques et volontaristes ; que létiquette « québécois » représente les valeurs quune majorité cherche à imposer aux autres.
Si, en effet, on refuse la langue et les faits historiques pour définir le Québécois, que reste-t-il donc sinon un territoire dont la principale caractéristique est dêtre dominé par un État qui dispute à un autre la souveraineté sur ses sujets ? Que lÉtat soit théoriquement démocratique-majoritaire nenlève rien au fait que le Québécois est étatiste avant dêtre quoi que soit dautre. Il sen remet à son État, et il est fier dy soumettre ceux qui ne partagent pas ses choix.
Le Québécois à la mode bloquiste est étrangement semblable au Canadien à la mode trudeauiste : chacun se définit comme membre dune collectivité dont le seul ciment est lÉtat. De ce Québécois-là, il ny a pas de quoi être fier. On exagère à peine en disant quil a conservé du Canadien français tout ce quil eut fallu rejeter et quil en a rejeté tout ce qui valait la peine dêtre conservé.
Qua donc conservé le Québécois des valeurs canadiennes-françaises ? Certainement pas la droiture et lhonnêteté, lui qui triche tellement avec les services publics que lÉtat en prend joyeusement prétexte pour contrôler et ficher tout le monde. Certainement pas lesprit individualiste du coureurs des bois, lui qui se fait ficher, demande des permissions et enregistre son fusil de chasse avec le sourire. Certainement pas la force et le courage des mères canadiennes-françaises qui élevaient leurs familles nombreuses sans assurance-maladie ni garderies publiques à cinq dollars.
Depuis lapparition de lespèce, les Québécois ont été essentiellement de fidèles imitateurs de la « tyrannie administrative » dont Tocqueville voyait les racines dAncien Régime fleurir dangereusement dans les démocraties modernes et dont la montée fulgurante caractérise le 20e siècle « le siècle de lÉtat », comme lespérait Mussolini. Presque toutes les modes liberticides apparues en Angleterre, ou au Canada anglais, ou aux États-Unis, ou en France ont trouvé des promoteurs dans notre classe politique et bureaucratique soi-disant « québécoise » : de lÉtat-providence niveleur à la bureaucratie tatillonne et aux croisades de santé publique en passant par les papiers didentité déguisés à laméricaine.
Être québécois, cest adhérer à un État culturel et identitaire à la française, supporter une rectitude politique et juridique à laméricaine, et témoigner à lÉtat-Providence démocratique une naïve et britannique confiance. Être québécois, cest être plus canadien que les Canadiens et, comme la fait le Bloc québécois, appuyer tous les projets liberticides du Parti liberal et du Canada et de Alan Rock. Plus Canadian que moi, tu meurs !
Les seuls innovations des Québécois cest-à-dire des dirigeants étatiques québécois ont été dappliquer parfois avec un zèle de nouvel apôtre les idées liberticides importées dailleurs. Il faut donc se rendre à lévidence : être québécois ou bien ne signifie rien, ou bien ne signifie rien de montrable.
Par opposition au terme culturellement vide et politiquement totalitaire de « québécois », le vocable « canadien-français » est riche dun contenu historique qui nest pas entièrement à rejeter. Si lon me forçait à me définir en termes culturels-historiques, je dirais, sans fausse fierté mais sans honte non plus : « Je suis canadien-français. »
Létiquette « canadien-français » recouvre deux grandes traditions constitutives de lOccident et de sa tradition libérale. Le premier terme rappelle un pays qui, héritier de la Magna Carta et de la common law britannique, a offert à ses habitants, jusquau milieu de ce siècle, une liberté certes imparfaite mais peut-être inégalée dans lhistoire humaine. Le second terme de lexpression rappelle une autre grande tradition et culture occidentale, la française, qui, sans être toujours libérale, a épousé et fomenté les valeurs individualistes de lOccident. De plus, les conditions de « frontière » du Nouveau Monde ont fait participer le Canadien français à la culture américaine.
Peut-on trouver dans lesprit de coureur des bois une représentation fidèle du Canadien français ? En partie, sans doute. En tout cas, le Canadien français a sur le Québécois non seulement lavantage dexister culturellement mais aussi, peut-être, dêtre compatible avec la liberté. Et il se pourrait bien que nos enfants, fichés et contrôlés, échappent à leur long lavage de cerveau et redécouvrent leurs racines historiques.
Bien sûr, lethnie et la tribu sont dangereuses, et le Canadien français dhier nest pas tout à fait lavenir de lhomme. Je suggère toutefois que le Québécois est encore plus dangereux parce quil nest quun artifice destiné à renforcer lÉtat et à justifier la coercition dune tribu majoritaire. Le vieux Canadien français faisait moins flicaille.
Heureusement, nous ne sommes pas obligés, pour « nous » définir, de choisir entre un ethnicisme de porteur deau, un volontarisme dexclusion et un étatisme imitateur. Il y a une autre voie : loption individualiste. Si les Canadiens français retrouvaient ce quil y a dindividualiste dans leurs racines culturelles, un espoir apparaît : quils se révoltent contre lécrasement de lindividu mené par ces deux larrons en foire que sont lÉtat canadien et son bras québécois. Malgré la classe politique et bureaucratique qui nous exploite, verrons-nous, au 21e siècle, ce retour des Canadiens français ?