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Publié dans La Presse (Montréal), 3 septembre 1996, p. B-3 (Pour un exposé plus détaillé du même sujet, y compris de nombreuses références bibliographiques, voir mon "Tabac et liberté". Voir aussi, dans ma Chronique française et iconoclaste , "Liberté: le même combat dans tous les domaines".)

Les Allemandes et les Torontoises ne fument pas.
Après la cigarette, ce sera au tour du café
par
Pierre Lemieux

Dans la littérature scientifique, la vaste majorité des auteurs s'accordent sur les dangers que le tabac représente pour le fumeur, en regard d'un certain nombre de maladies pulmonaires et cardio-vasculaires. On trouve quand même des critiques qui ne marchent pas au pas. Le Dr Tage Voss, un médecin danois, affirme qu'"il n'a jamais été démontré que le tabac cause le cancer". En fait, notre connaissance des causes des maladies attribuées au tabac repose essentiellement sur des corrélations statistiques.

S'il est vrai que la plupart des cancers du poumon frappent des fumeurs, il demeure que seuls 10% des fumeurs sont victimes du cancer du poumon. De plus, une petite proportion des non-fumeurs contractent aussi cette maladie. Si on considère plutôt l'ensemble des maladies attribuées au tabac et que l'on accepte l'hypothèse maximaliste du ministère canadien de la Santé, la moitié des fumeurs d'aujourd'hui mourront quand même d'autre chose. On trouve des pays avec une forte consommation de tabac et une faible incidence du cancer du poumon, le Japon et la Grèce, par exemple; et, à l'inverse, des pays avec une faible consommation de tabac et une forte incidence du cancer du poumon, comme l'Autriche et la Finlande.

On reconnaît d'autre part des avantages prophylactiques au tabac, notamment contre la maladie d'Alzheimer et la maladie de Parkinson.

La fraude du siècle

Quant aux risques de la fumée secondaire, il s'agit sans doute de l'imposture du siècle. L'Environmental Protection Agency américaine elle-même suggère que la fumée secondaire représente pour le non-fumeur une dose de nicotine équivalant à moins d'un cinquième de cigarette par jour. Une étude épidémiologique a estimé à 6,7 le facteur de risque de cancer du poumon dans les maisons abritant des oiseaux domestiques, soit un risque cinq fois plus élevé que celui de la fumée secondaire tel qu'évalué par l'EPA.

En 1989, un colloque scientifique international a réuni, à l'Université McGill, plus de 80 scientifiques spécialistes de la question. L'un des organisateurs, le Dr Joseph M. Wu, professeur de Biochimie et de Biologie moléculaire, conclut: "Un des consensus les plus frappants à émerger de cette conférence est que les données publiées, quand on les soumet à la critique et à l'analyse, sont incompatibles avec l'idée que la fumée secondaire représente un risque pour la santé." En fait, 80% des études épidémiologiques actuelles ne montrent aucune corrélation positive et statistiquement significative entre la fumée secondaire et le cancer du poumon.

Même si l'on suppose que les dangers du tabac pour le fumeur lui-même sont scientifiquement fondés, la question demeure de savoir s'ils justifient l'État de protéger l'individu contre lui-même. En effet, si les décisions individuelles ne sont pas toujours optimales, les interventions coercitives de l'État paternaliste le sont encore moins. Comme les prohibitions paternalistes sont difficiles à justifier, on se rabat sur l'idée de dommages causés à des tiers, un procédé déjà employé pour la prohibition des boissons alcoolisées aux États-Unis. Or, ces dommages représentent un faux problème car, dans la mesure où la fumée secondaire est dangereuse pour la santé, les droits de propriété privée et la liberté contractuelle réconcilient sans coercition les préférences des fumeurs et des non-fumeurs.

Les nègres modernes

Considérons les endroits privés ouverts au publics -- que l'on appelle à tort "endroits publics". Le propriétaire d'un restaurant (s'il en est véritablement propriétaire) a le droit de laisser ses clients fumer, de le leur interdire, ou de prévoir quelque autre accommodement. S'il interdit de fumer, il perdra un certain nombre de clients fumeurs; s'il permet le tabac, il aliénera un certain nombre de clients non fumeurs. À supposer qu'il n'ait pas lui-même de préférences auxquelles il est prêt à sacrifier ses profits, il adoptera la règle la plus profitable: si ses clients fumeurs sont plus nombreux ou prêts à payer davantage pour obtenir l'environnement qui leur convient, il exploitera un restaurant fumeur; dans le cas inverse, il interdira de fumer. Si aucun des deux groupes n'est pas capable de le dédommager suffisamment pour exclure l'autre, le restaurateur créera une section fumeur et une section non-fumeurs, installera une meilleure ventilation, etc.

En obtenant des lois qui limitent de force la concurrence pour des endroits accueillants, les anti-fumeurs transfèrent aux fumeurs une partie du coût de satisfaire leurs propres préférences. Les lois contre le tabac manifesteraient ainsi une simple redistribution politique de la richesse des fumeurs vers les non-fumeurs, c'est-à-dire des moins riches vers les plus riches (puisque les fumeurs se trouvent maintenant dans les classes inférieures de nos sociétés). Les historiens de l'avenir retiendront les politiques actuelles concernant le tabac comme rien de moins qu'une discrimination légalisée contre les fumeurs, ces nègres modernes.

Les non-fumeurs supportent-ils une partie du coût des maladies contractées par les fumeurs? Les études économique démontrent le contraire. Les coûts publics nets qui découlent des maladies des fumeurs et qui sont financés par les contribuables non fumeurs sont beaucoup plus que compensés par deux facteurs: les taxes sur le tabac qui ont été redistribuées aux non-fumeurs, et les économies que l'espérance de vie réduite des fumeurs fait gagner aux régimes publics de retraite. Ce sont les non-fumeurs qui bénéficient d'un transfert annuel de 4,3 milliards de dollars en provenance des fumeurs (voir, par exemple, André Raynauld et Jean-Pierre Vidal, "Smokers' Burden on Society: Myth and Reality in Canada", Canadian Public Policy, vol. 13, no 3). Et, de toute manière, ce genre de question ne se pose que parce que la majorité (composée surtout de non-fumeurs) a décidé de nationaliser la santé.

Comme toute intervention de l'État dans les mécanismes délicats et complexes de la société, la réglementation du tabac entraîne souvent des conséquences contraires aux objectifs officiels. L'un de ces effets pervers réside dans l'attrait de la chose défendue, notamment chez les jeunes. Alors que la proportion des fumeurs chez les adolescents diminuait fortement durant les années soixante-dix, la tendance semble maintenant à la hausse.

Le meilleur des mondes

De plus, la prohibition ou les réglementations prohibitives de n'importe quelle activité pacifique accroissent de manière indue et dangereuse le pouvoir de l'État. Afin de lutter contre le tabac, dit un document de propagande du ministère québécois de la Santé, "c'est une véritable "réingénierie" économique, sociale et culturelle qu'il faut planifier". La fondatrice d'un mouvement anti-caféine au pays de l'EPA déclare: "Dans cinq ans, le café sera traité exactement comme la nicotine." Belle société sans risque où l'État nous prépare le meilleur des mondes!

Le conseil municipal de Toronto vient d'interdire de fumer dans tous les restaurants et bars de la ville, et le gouvernement du Québec envisage aussi d'intensifier la répresssion. Les États puritains, moralisateurs ou totalitaires de l'histoire ont souvent interdit le tabac. "Les femmes allemandes ne fument pas" (Deutschen Weiben rauchen nicht), proclamait un slogan nazi. Hitler, un ancien fumeur, entretenait une conception précise de la morale du parfait Nazi, qui incluait le végétarisme et la haine de l'alcool et du tabac. Précurseur des puritains actuels, Hitler interdisait de fumer dans son bureau. Il n'était pas allé jusqu'à l'interdire dans le bureau des autres. J'ai récemment écrit à la mairesse de Toronto, suggérant que la ville placarde des affiches disant: "Les Torontoises ne fument pas."

Un autre coût caché de l'intervention et de la tutelle étatiques se trouve dans la déresponsabilisation de l'individu. Comme une drogue, l'État crée une accoutumance et une dépendance. Si l'on en juge par les guerres et les catastrophes provoquées par les États au cours de l'histoire, cette dépendance est beaucoup plus périlleuse que la consommation de quelque herbe que ce soit. L'État que nous connaissons à la fin du 20e siècle représente, bien davantage que le tabac, un problème criant de santé publique.


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