Exclusif à ce site, 16 juin 2004. Une version plus courte, en langue anglaise, a été publiée dans The Gazette, 16 juin 2004, p. A-31
Résistance à une législation liberticide
by
Pierre Lemieux
Dans son livre La Désobéissance civile, David Thoreau écrivait : « Ce n’est pas tellement le respect de la loi qu’il faut cultiver, que le respect du droit. » Demain, le jeudi 17 juin, la désobéissance civile arrive à Montréal. Les résistants vont confesser des crimes qui n’impliquent aucune violence mais sont passibles de 10 ans de prison. Avant d’être criminalisées, leurs actions ont fait partie de la tradition canadienne durant des siècles, qu’il s’agisse de la tradition des libertés anglaises ou de l’individualisme sauvage des coureurs des bois canadiens-français.
Avant de résister, attendrons-nous la prochaine violation de nos libertés ? Ou qu’une autre minorité soit criminalisée ? Ou que personne ne soit plus capable de résister ? Ou que le Meilleur des Mondes soit arrivé ?
Les résistants sont membres de l’Association canadienne des propriétaires d’armes à feu non enregistrées (CUFOA, selon son acronyme anglais). Leur campagne de désobéissance civile les a amenés à signer des affidavits, envoyés à plusieurs officiers de justice et de police (fédéraux et provinciaux), où ils proclament leurs « crimes » et défient l’État de les arrêter et de les poursuivre. « Nous possédons plus de 200 carabines et fusils, ont-ils écrit au Ministre fédéral de la Sécurité publique et au Premier ministre. Il n’y a pas une seule de ces armes que nous détenons légalement […] Nous avons catégoriquement refusé d’enregistrer ces 200 armes. Nous avons catégoriquement refusé d’obtenir le permis nécessaire à tout propriétaire [ou gardien] d’armes. »
Au cours des dernières années, quelques-uns de ces résistants ont été arrêtés mais, dans tous les cas, la Couronne a fini par abandonner les poursuites.
Après leur manifestation aux débats des chefs à Ottawa, et s’il n’ont pas été arrêtés après celui de mardi, les résistants seront à Montréal demain (jeudi) et manifesteront, à partir de 13h, devant les bureaux de Paul Martin à LaSalle.
Les problèmes de la loi C-66 de 1995 et celle qu’elle a complétée, la loi C-17 de 1991, sont nombreux. Cette législation force tout individu qui ne veut éventuellement que conserver son arme de chasse chez lui à demander une autorisation administrative à tout les cinq ans, et confier à la police ses dépressions et ses histoires d’amour. Elle force 10% de la population canadienne adulte à prévenir la police de tout déménagement, sous peine de deux ans de prison. Elle accorde à la police des pouvoirs arbitraires. Dans certains cas, elle permet des perquisitions (re-baptisées « inspections ») sans mandat. Elle crée des centaines de milliers de criminels de papier. En vérité, la résistance à ces soi-disant « lois » est nécessaire pour protéger la règle de droit.
La résistance est une question de dignité. Tout propriétaire ou gardien d’armes doit, tous les cinq ans, répondre par écrit à des questions comme : « Au cours des deux dernières années, avez-vous vécu un divorce,une séparation ou une rupture d’une relation importante, ou encore avez-vous perdu votre emploi ou fait faillite ? » (question 17f).
La résistance contre cette législation est nécessaire pour protéger notre droit de légitime défense. Les armes ne sont pas « faites pour tuer » : si elle l’étaient, elle ne seraient pas permises aux policiers, qui n’ont pas de permis de tuer. Les armes existent pour la légitime défense et pour protéger la liberté – « pour que personne ne soit esclave », ne quisquam serviat, disait le poète Lucain (dans un contexte un peu différent). Bien sûr, comme tout, elles servent aussi hélas ! aux criminels, mais prohiber les armes et l’autodéfense ne réduit pas la criminalité, comme les Britanniques sont en train de l’apprendre, car la prohibition désarme les honnêtes gens davantage que les criminels. L’économiste John Lott a calculé que si, en 1992, les Américaines avaient eu le droit, dans les États où cela était prohibé, de porter des armes de poing dissimilées, 4 000 viols auraient été évités. Et qui sait chez combien d’assassinés la dernière pensée fut : « Si seulement j’avais une arme à feu… »?
Jusque vers la fin du 19e siècle, les armes à feu n’étaient, au Canada, soumis à aucune restriction. Les armes de poing ne furent pas enregistrées avant 1934. Et, jusqu’à 1978, aucun permis n’était requis pour acheter ou transporter des armes longues. Comme le note Russel Bouchard dans son histoire des armes à feu (Les Armes à feu en Nouvelle-France, Septentrion, 1999), le droit de détenir des armes sans la permission de quelque tyran a été un symbole fort de la liberté canadienne. Et Georges Orwell, l’auteur de 1984, écrivait : « Cette carabine au mur de l’appartement ou du pavillon de l’ouvrier est le symbole de la démocratie. C’est à nous de veiller à ce qu’elle y reste. »
Les membres de la CUFOA qui manifesteront à Montréal sont des héros. Tous les citoyens doivent appuyer leurs actes de désobéissance civile.