Publié dans Futuribles, no 261 (février 2001).

 

L'avenir du tabac
par
Pierre Lemieux

 

Augmentation des taxes et par conséquent des prix, alourdissement des contrôles réglementaires, et réduction de la consommation : tels sont les grands événements qui ont affecté les marchés du tabac dans les pays développés. En Amérique comme en France, le prix des cigarettes a plus que doublé au cours des dix dernières années. Provoquée par l’alourdissement de la fiscalité (incluant, aux États-Unis, les prélèvements par voie de poursuites ou de règlements hors-cour), l’augmentation des prix des produits du tabac est un phénomène généralisé dans le monde industrialisé. Étant donné les estimations économétriques de l’élasticité de la demande, les augmentations de prix suffisent à expliquer l’essentiel de la forte réduction de la consommation, généralement de l’ordre de 20%.

La situation est différente dans les pays moins développés, où la consommation a continué de croître. La démographie joue un rôle, mais aussi le niveau moins élevé des taxes sur le tabac – phénomène contre lequel des organismes mondiaux comme la Banque Mondiale ou l’Organisation Mondiale de la Santé sont partis en guerre[1].

Le résultat net est que le marché mondial du tabac a commencé à reculer depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Alors que, en 1990, la FAO (Agence des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) prévoyait un simple ralentissement dans la croissance de la consommation, la tendance affiche une diminution de 0,7% par année sur la décennie.

D’un point de vue quantitatif, ce qui se passe aux États-Unis sur le front du tabac a peu d’importance. Ce pays compte pour moins de 15% de la production mondiale de cigarettes, et la plus grande partie de la production nationale est consommée aux États-Unis. Le jugement qui, sous réserve d’un renversement en appel, impose des pénalités de 145 milliards de dollars aux principaux fabricants de cigarettes, et s’ajoute au règlement hors-cours de 206 milliards intervenu en 1998, aura donc un impact limité dans le marché mondial. L’influence de l’Amérique s’exerce plutôt dans les idées qui influencent, d’un côté, la demande des consommateurs et, de l’autre, la réglementation de l’offre dans d’autres pays.

De manière générale, l’avenir du tabac sera étroitement lié aux grandes tendances sociales et politiques dans le monde. Deux scénarios délimitent le domaine des possibles.

Le premier scénario, que l’on peut appeler « scénario américain », voit la poursuite et l’intensification, à la grandeur de la planète, de la guerre américaine au tabac. En plus des prélèvements et des prix en hausse, on mettra en place des contrôles de la consommation de plus en plus sévères (dans les endroits dits publics, par exemple). Ces contrôles alourdissent le coût total de la consommation de tabac : il ne suffit plus de payer le prix d’achat du tabac, le consommateur doit aussi, par exemple, trouver des restaurants qui permettent de fumer, se réfugier dans les endroits prévus au travail (quand il n’est pas simplement obligé d’aller fumer dans la rue), etc. Ils contribueront donc à réduire la demande. Pas plus qu’aux autres époques de lutte au tabac, on ne réussira à l’éliminer, mais on peut imaginer que la diminution de la consommation se poursuive jusqu’à un certain seuil.

Des phénomènes de substitution se seront produits, certains consommateurs recherchant stimulation et plaisir dans d’autres drogues (éventuellement plus dangereuses). Les recettes de la fiscalité du tabac auront chuté. L’industrie des produits du tabac aura vu ses coûts et son niveau de concentration augmenter, conséquences habituelles de la réglementation. Le prix du tabac brut aura continué de chuter, de même que le nombre d’exploitations agricoles engagées dans cette culture.

Après les interdictions de fumer dans les lieux privés ouverts au public (restaurants, boutiques, etc.), on en sera arrivé, comme le suggèrent deux experts canadiens en santé publique, à obliger les médecins à dénoncer aux autorités les parents qui fument en présence de leurs enfants[2]. Pour vaincre la résistance des populations et maîtriser les marchés noirs, on aura dû intensifier les contrôles fiscaux, et renforcer les pouvoirs de perquisition des douanes et autres administrations. C’est durant le premier quart du 21e siècle que l’on assistera à la première incarcération d’un dirigeant de l’industrie.

On peut qualifier le second scénario de « libertaire », au sens général que Bertrand Jouvenel donnait à ce terme. Dans ce scénario, les pouvoirs publics renoncent au projet de contrôler les choix individuels de consommation. Ce revirement pourrait être provoqué par plusieurs facteurs : la montée de la contrebande et des marchés noirs du tabac, la constatation qu’une autre guerre à la drogue sonnerait le glas de ce qui nous reste de liberté, la progression des idées libertariennes[3], ou le discrédit jeté par l’opinion publique sur les bureaucraties internationales (Banque Mondiale, Organisation Mondiale de la Santé) devenues des agents mondiaux de la pureté publique américaine. Les taxes sur le tabac dans les pays développés (qui jouent entre les deux tiers et les trois quarts du prix de détail) seraient ramenées à des niveaux plus raisonnables, et les organisations internationales cesseraient de harceler les États des pays pauvres pour qu’ils importent nos mauvaises politiques. La consommation mondiale de tabac reprendrait une croissance annuelle d’un peu moins de 2%, comme le prévoyait la FAO il y a dix ans.

Où se situera la réalité entre le scénario américain et le scénario libertaire ? Ce dernier est tellement contraire à ce qui semble aujourd’hui une tendance lourde qu’on ne peut envisager son enclenchement éventuel avant cinq ou dix ans. Mais il n’est pas invraisemblable si la bataille décisive se joue dans le monde des idées, où les partisans du contrôle du tabac sont en panne de justifications non totalitaires. En effet, les recherches économiques ont déboulonné leurs arguments les uns après les autres au cours des vingt dernières années, et toute l’approche de la sécurité sanitaire ressemble à un assaut paternaliste et autoritaire contre la liberté individuelle[4]. Mais nous voilà dans un autre domaine que la prospective.


1. Curbing the Epidemic. Governments and the Economics of Tobacco Control, Washington, World Bank, 1999.

2. Roberta Ferrence et Mary Jane Ashley, « Protecting Children from Passive Smoking », BMJ, vol. 321, no 321 (5 août 2000), p. 310-311; reproduit à www.bmj.com/cgi/content/full/321/7257/310.

3. Une recherche effectuée sur le Web au moyen d’AltaVista, le 27 novembre 2000, l’illustre : 349 372 pages Web contenaient le terme « socialist », mais il y en avait quand même 141 773 qui contenaient « libertarian ».

4. Voir, entre autres, notre petit ouvrage Tabac et liberté. L’État comme problème de santé publique, Montréal, Varia, 1993, de même que notre article « Heil Health », Independent Review, vol. 4, no 2 (automne 1999), p. 303-306 (reproduit à www.pierrelemieux.org/artproctor.html).



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