Publié dans Le Devoir (Montréal), 29 juillet 1996, p. A-7
Nonobstant l'évidence factuelle et historique, il y en a encore pour croire que le contrôle des armes à feu vise les criminels. Considérons les questions que pose la police dans le formulaire nécessaire à l'obtention ou au renouvellement de l'"Autorisation d'acquisition d'armes à feu" (AAAF) -- qui n'est qu'une étape dans le processus kafkaïen que la législation actuelle impose à celui qui veut exercer un droit pour lequel nos ancêtres se sont battus.
Le formulaire en question n'a pas été créé par la soi-disant loi C-68, adoptée l'an dernier par le parlement fédéral. Non, tout cela sera encore bien pire quand les nouveaux règlements entreront en vigueur. Le formulaire dont je parle existe depuis la réglementation qui a suivi la loi de 1991 sur le contrôle des armes à feu. Et je ne parle pas de la demi-douzaine de répondants et des autres exigences liberticides, immorales et, dans certains cas, illégales qui accompagnent le formulaire actuel. Décidément, il est beaucoup plus simple d'avoir des armes illégales.
Précisons que la Sûreté du Québec, qui administre ce formulaire, n'est pas le coupable numéro un. La "formule", comme ils disent en mauvais français, est "prescrite pour la province de Québec par le Commissaire de la Gendarmerie Royale du Canada", en vertu des lois du tyran fédéral. Je sais que plusieurs de nos flics trouvent ces lois ridicules, mais ils obéissent aux ordres. D'ailleurs, la SQ le fait peut-être avec plus de discernement que la police de plusieurs autres provinces.
Voici donc quelques exemples textuels des questions posées dans ce formulaire. Après chacune, je propose des idées de réponse pour mauvais esprit, dont j'espère qu'elles inspireront tous les citoyens idiots et les irresponsables que nous sommes. Mais attention! une fausse réponse constitue un crime passible de deux ans de prison.
Question 2: "A-t-on déjà refusé de vous délivrer une autorisation d'acquisition d'armes à feu, un permis ou un certificat d'enregistrement d'armes à feu ou un certificat d'enregistrement d'arme à autorisation restreinte?"
Si quelqu'un m'avait refusé un de ces permis, autorisations et certificats, ce serait vous, la police: vous devriez donc le savoir. Au fait, voulez-vous dire qu'un individu pacifique a besoin de tous ces permis, autorisations et certificats?
Question 4: "L'un des membres de votre foyer, autre que vous-même, a-t-il déjà fait l'objet d'une ordonnance d'interdiction ou s'est-il déjà vu refusé, révoqué ou saisi une autorisation d'acquisition d'armes à feu, un certificat d'enregistrement d'arme à autorisation restreinte ou un permis relatif aux armes à feu visé aux trois questions précédentes."
Ouais! y a ma femme qui voulait me trucider et qui l'avait candidement avoué sur son formulaire d'autorisation d'acquisition d'armes à feu. Mais en quoi, mon bon Seigneur, cela concerne-t-il ma demande à moi?
Question 6: "Avez-vous été reconnu coupable ou absous (avec ou sans conditions) d'une infraction relative à l'utilisation, au port, à la possession, à la manipulation ou à l'entreposage d'armes à feu ou de munitions?"
À ma connaissance, non. La police n'est pas encore venue dans ma chambre à coucher.
Question 7: "Avez-vous été reconnu coupable ou absous (avec ou sans condition) d'une infraction (de possession, de trafic ou d'importation) prévue à la Loi sur les stupéfiants ou à la Loi sur les aliments et drogues?"
J'ai acheté et fumé des cigarettes de contrebande, mais je n'ai jamais été pris, ni condamné, ni absous -- si c'est ce que vous voulez savoir.
Question 11: "Avez-vous été reconnu coupable ou absous d'une infraction prévue par la législation provinciale ou territoriale sur la conservation de la faune, la chasse ou la pêche?"
Bénissez-moi, mon Père, parce que j'ai péché. En effet, j'ai déjà pêché une grenouille sans le permis de chasse nécessaire en vertu de vos lois.
Question 12: "Avez-vous subi un traitement ou avez-vous pris des médicaments à la suite d'une tentative ou d'une menace de suicide, de dépression, de problèmes comportementaux ou émotifs ou subissez-vous actuellement un traitement ou prenez-vous des médicaments à cette fin?"
J'ai déjà proféré une menace de dépression, mais personne ne m'a pris au sérieux et je me suis guéri tout seul. J'avoue aussi avoir vérifié, quand j'ai acheté mes polices d'assurance vie il y quelques décennies, que le suicide était bel et bien couvert: on ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Mais comme j'ai passé la plus grande partie de mon enfance et de ma jeunesse dans vos écoles et sous la tutelle de vos pédagogues, je n'ai évidemment jamais songé au suicide. (Si j'étais vous, je mettrais une virgule après "émotifs".)
Question 13: "Avez-vous été traité pour consommation excessive d'alcool ou de drogues ou subissez-vous un traitement ou prenez-vous des médicaments à cette fin?"
J'ai fumé mon premier joint avant que vous ne fussiez né, jeune homme, mais jamais avec excès. Et j'ai toujours, heureusement, évité de recourir à vos traitements. (Si j'étais vous, je mettrais des virgules pour séparer les propositions coordonnées.)
Question 14: "Êtes-vous en instance de subir un procès pour une infraction due à la consommation excessive d'alcool ou de drogues ou avez-vous été reconnu coupable ou absous (avec ou sans conditions) d'une telle infraction?"
Si j'ai reçu l'absolution, en quoi cela vous concerne-t-il?
Question 15: "La police et les services sociaux ont-ils, à votre connaissance, reçu une plainte contre vous pour usage, tentative ou menace de violence ou autre conflit à la maison ou ailleurs?"
Euh... laissez-moi y réfléchir. Il y a tellement de lois que n'importe qui peut loger une plainte contre qui que ce soit pour à peu près n'importe quelle raison auprès de l'une ou l'autre des multiples bureaucraties de notre "tyrannie administrative" (comme disait Tocqueville). De toute manière, vous êtes la police: vous devriez connaître la réponse à votre question. Et que voulez-vous dire par "autre conflit ailleurs"? Là, la moisson est grande. Par exemple, je suis en conflit perpétuel avec la tyrannie tranquille.
Tiens, vous avez oublié de demander ma race, pourtant un facteur statistique important en criminologie. Vous avez aussi négligé de me demander si je suis locataire, situation qui entraîne un risque d'homicide plus élevé que la présence d'armes à la maison, comme le montre une étude épidémiologique citée ad nauseam par les prohibitionnistes: voir Arthur Kellermann et al., "Gun Ownership as a Risk Factor for Homicide in the Home", New England Journal of Medecine, 7 octobre 1993, p. 1089.
Question 16: "Avez-vous vécu au cours des deux dernières années l'un des événements suivants: un divorce, une séparation ou une rupture sentimentale, une perte d'emploi, une faillite ou un échec à l'école?"
Mes chagrins d'amour ne vous regardent pas.